J'aurais mené mon fils en Italie, chaque année. Il fût venu s'émouvoir à Venise d'abord et sur les lacs, jeune Fortunio non hors de pages encore, et tout écumant de romantisme. Puis, mon bachelier eût pris ensuite le chemin de Florence et de Rome; il eût disserté avec un pédantisme délicieux sur l'histoire de l'art, en découvrant Taine et Bourget, et le Lys rouge, et d'Annunzio: autant de Jules Verne pour les raffinés de dix-sept ans. Avec quel plaisir j'eusse entendu le petit me déclarer un beau matin, non sans une assurance à mériter des calottes: «Ce qui me fatigue chez Renan, mon cher papa... En quoi je trouve Barrès naïf, c'est...» Fraîcheur exquise de l'impertinence!... Enfin, mon béjaune fût retourné, certain automne, en quelque petite ville autour de Naples ou en Sicile, mais sans moi, cette fois. Après quoi il m'eût parlé de Stendhal et des femmes avec un air capable: de «notre» Stendhal... Et en même temps, voici que le gamin me faisait des dettes, ayant perdu aux courses son louis de semaine...

Car il allait aux courses! Et cela se conçoit, d'ailleurs, montant à cheval comme il montait... Le joli, le hardi cavalier! Quel cœur, quelle ardeur devant les rivières et les haies!... Excellent en plus d'un sport d'ailleurs, lisant son Horace à livre ouvert avec cela, et prompt à froncer le sourcil, gai, solide, jeune enfin, glorieusement jeune!...

Parbleu! il était bien certain qu'à la boxe ou au football près, ma petite Hélène pouvait atteindre à ces mêmes vertus. Cependant, une femme... plus tard... sait-on bien ce qui se passe en ces têtes étranges?... Marie-Dorothée, par exemple.

Le train roulait, roulait toujours. La nuit tombait quand il entra en Lombardie...

Si la guerre avait été déclarée, si l'on eût mobilisé, et que je fusse ainsi parti soudain pour l'aventure prévue, mais vague et terrible du combat, j'eusse éprouvé ces mêmes sentiments qui m'étreignaient le cœur durant tout ce voyage: qu'allais-je trouver là-bas? En revanche, que laissais-je derrière moi, sinon l'émotion, le bonheur, un pays plein de grâce, l'amour, Marie-Dorothée: ma chère Marie... Rien ne m'assurait que je dusse jamais la revoir. Je songeais: «Qu'y puis-je?...» et des larmes cuisantes me montaient aux yeux.

Le train m'emportait cependant. J'étais mobilisé. Je me suis conduit en bon soldat.


Dès mon arrivée à Chantilly, j'eus l'impression qu'il se passait quelque chose de mauvais. Yvonne ne m'attendait pas à la gare. A la porte de la cour, mes deux chiens Marsyas et Marion m'accueillirent avec une cordialité sauvage, mais personne non plus n'était là, sinon Victor, mon domestique. Il souriait largement.

—«Tout va bien, Victor?