Elle ne l'ignorait pas davantage, la malheureuse, la douloureuse et silencieuse mère. Mais il n'en paraissait rien, ou guère. Elle se contentait de reporter sur sa fille—sa fille unique—une tendresse plus passionnée encore, plus dévouée, plus attentive, plus frémissante!

Et maintenant...

Hélas! et maintenant!... «Pneumonie... La maladie suivait son cours normal... Dans sept ou huit jours...»


Après la mort affreuse de notre pauvre petite Hélène, Yvonne fut très malade durant deux ou trois semaines. Elle avait failli se briser de douleur, et moi-même, anéanti par le chagrin, vieilli, découragé de tout, je dus la conduire en Bretagne, auprès de son père, pour sa convalescence—si l'on peut ainsi nommer l'espèce de prostration où vécut Yvonne pendant quelque temps. Elle mangeait, respirait, répondait si on lui parlait: mais elle ne paraissait pas accomplir en réalité ces actions. Elle avait l'air de se trouver à peine dans le lieu où elle était cependant: il semblait qu'on l'aperçût à travers un voile. La catastrophe atroce avait éteint chez Yvonne le petit feu caché, l'étincelle qui fait la vie.

Je souffrais cruellement de la voir ainsi, et cette anxiété venait se joindre à mon horrible peine. Certains n'ont pas craint d'écrire qu'à deux l'on supporte mieux le désespoir, et qu'il s'atténue. Oui, si l'on osait s'en parler mutuellement, si l'on en traitait ensemble, ainsi qu'on fait du désespoir des autres, sujet de commisération et de conversation. Mais loin d'agir ainsi, l'on craint la moindre dissonance, et jusqu'au plus léger défaut de douceur: si bien que l'on se tait en se regardant souffrir. L'on se murmure quelquefois: «Pauvre petite... Mon ami...» Des mots trop courts, trop pauvres, qui ne disent presque rien, et qui font éclater en larmes... pas assez fort.

Avec Yvonne, il ne m'était déjà guère facile de partager une joie, tant je sentais de réflexions, de commentaires, d'arrière-pensées peut-être étranges, à coup sûr inconnues, qui s'empressaient sous son front, comme les abeilles dans la ruche. Mais qu'était-ce, de vouloir s'approcher seulement de sa tristesse! Elle me faisait peur, en vérité, elle m'imposait, cette femme douloureuse et muette. Je la voyais déchirée, et je l'embrassais alors pieusement, de toute mon âme. Mais je ne lui eusse pas demandé: «Qu'est-ce qui te fait le plus de peine?...» Elle m'eût regardé de ses yeux châtains, sans répondre. Et surtout, Yvonne ne m'eût jamais posé aucune question pareille, elle! A vouloir violer ce cœur si délicat, on eût fini par avoir l'air d'un rustre. Moitié gêne, moitié crainte, je me réservais.

Mais il m'en coûtait!