Que deviendrait-elle, en Bretagne, dans la villa de son terrible père, qui était l'un de ces fâcheux à rude franchise, toujours étonnés de leur propre vertu. L'on ne rencontre que trop de ces gaillards. Ils prétendent avoir «le cœur sur la main», mais vous assomment avec cette main fermée comme un poing. Des sots. Le bel exploit que de se dire un incorruptible, quand un rien de bonté vaudrait tellement mieux!
Puis M. Leguel n'aimait pas à risquer son argent. Néanmoins il s'intéressait à de petites affaires, ayant placé quelques sous dans les hôtels de la côte, ayant commandité pour sa mince part les bateaux de Belle-Ile à Quiberon. Ces humbles affaires lui emplissaient le cerveau de projets et de fumées... Toute l'année, il habitait Saint-Nazaire. Mais Quiberon, où il possédait une villa, retentissait l'été du vacarme que causaient sa voix, ses opinions, ses combinaisons financières, sa cordialité importune.
Il allait s'écrier, en apercevant Yvonne:
—«Comme tu as mauvaise mine, ma petite! Nous te ferons passer ça, ici.»
Et allez donc!... Toutefois, Yvonne l'aimait, c'était son père, et je n'avais qu'à me tenir coi, comme à sembler l'aimer aussi.
Yvonne partit donc le 16 août, en compagnie de Thérèse Gervonier et de moi. Je les installai toutes deux à Quiberon, chez M. Leguel. Vers la mi-septembre, je retournai les chercher.
—«La chère petite fait un tour le long de la grève... Comme elle sera contente!» s'écria Thérèse Gervonier, qui battait des cartes devant la fenêtre ouverte. Sur quoi, elle m'apprit que M. Leguel se trouvait absent depuis deux jours: il était tellement dommage que je fusse ainsi arrivé à l'improviste!
L'automne venait de naître tout doucement: la mer se plaignait à mi-voix, attristée par la chute du jour et la pluie prochaine. J'aperçus bientôt Yvonne qui cheminait à pas lents, emmitouflée dans son voile noir.
—«Ah! fit-elle... François!»
Et elle tomba dans mes bras. Un instant après elle remuait les lèvres: sa prière... Cette âme charmante remerciait Dieu de toute chère émotion, sans lui reprocher jamais les pires.