—Cela ne te donne pas beaucoup de temps pour rester à Paris.
—Oh! je vais seulement passer une heure chez les Quériou d'Auteuil, une heure chez ma marraine Stéphanie.»
Elle ne pouvait se priver de ses deux familles. Tout l'été, Yvonne coulait des journées entières à cartonner chez ses cousines de Gournay: durant ce temps, moi qui haïssais les cartes, je courais la forêt à cheval, à bicyclette, à pied, pour mon plaisir autant que pour mon service. Yvonne ne montait point à cheval, et ne tint pas à s'y habituer. La bicyclette l'ennuyait. Elle m'eût à la rigueur suivi dans mes randonnées à pied: mais de quoi causer? Les sujets où la religion jouait un rôle étaient interdits. Quant aux autres, il s'établit vite une certaine gêne entre nous: quoique instruite et d'intelligence extraordinairement nette et fine, ma femme ne comprenait pas tout. Ainsi les mots n'avaient pour elle aucune poésie. Elle qui prêtait tant de prestige aux phrases des prières, n'en attribuait aucun à toutes les autres: on ne lui avait appris, quand elle était petite, qu'à révérer les textes sacrés; un texte profane n'avait point la même importance, à beaucoup près. Yvonne dut penser assez vite que je n'étais pas sérieux. Sur quoi, elle abaissait ses paupières sur ses yeux pensifs: à quoi bon s'expliquer? C'est d'ailleurs impossible... Et elle se remettait à jouer aux cartes.
Hélas, il m'eût au contraire fallu la plus vive compagne, et la plus «allante», comme on dit, pour vivre aux champs! Une femme qui eût aimé gaîment, sans prudence, et entrepris chaque chose avec un optimisme de sauvage, une femme aussi qui se fût montrée naïve, confiante, bavarde et fougueuse: et l'on sait bien que tout cela ne veut pas dire une sotte, loin de là, mais un être jeune. Une lecture, un mot, une chevauchée, des caresses, voilà qui fouette également un sang bien rouge et des nerfs tout neufs. Mais Yvonne ne concevait ni la vie, ni l'amour d'une manière si extravagante: son démon ne l'y poussait point.
Je ne m'en avisai pas tout de suite. Aux premiers jours, j'ai pensé: «C'est la réserve charmante d'une vierge». Et il était vrai. Ma jeune femme avait voulu, pour sa lune de miel, aller à Belle-Ile: les Quériou étaient de vieille souche bretonne, et pareillement les Leguel. Le seul aspect d'Yvonne elle-même évoquait le poème admirable: «... au bord d'une mer sombre, hérissée de rochers, toujours battue par les orages. On y connaît à peine le soleil; les fleurs sont les mousses marines, les algues et les coquillages coloriés qu'on trouve au fond des baies solitaires. Les nuages y paraissent sans couleur, et la joie même y est un peu triste; mais des fontaines d'eau froide y sortent du rocher, et les yeux des jeunes filles y sont comme ces vertes fontaines où, sur des fonds d'herbes ondulées, se mire le ciel...» Les yeux d'Yvonne n'étaient d'ailleurs ni verts, ni gris, mais châtains: des feuilles d'automne, et non des herbes vives, emplissaient la fontaine.
Fine et jolie Bretagne, berceau d'Yvonne, et sa vraie patrie! Chaque année les touristes s'y pressent, et les peintres l'encombrent; il y a même des espèces de chantres qui inventent des complaintes romanesques. Un étourdi sera persuadé que les Bretons craignent de rencontrer les fées sur la lande, qu'ils prendraient «leur fusil, Grégoire...» pour un oui ou un non, qu'ils contemplent l'Océan en pensant à des choses obscures, et que tout à l'heure ils se partageront la soupe d'un air grave, presque tragique... La Bretagne! murmure-t-on, la Bretagne!... et déjà la voix baisse et s'assombrit.
La vérité est bien plus simple. Il n'y a pas en France de contrée si douce. Le même vent terrible qui, là-bas, a bondi sur un âpre golfe, s'en vient flatter ensuite, bien loin, l'église accroupie parmi les poules et les herbes, et se meurt au seuil d'une petite maison des champs, devant laquelle se balancent deux roses.
Terre délicate! On n'y étouffe guère, et il n'y gèle presque jamais. Les fleurs du Midi poussent autour des clochers. Les paysannes vont par les grèves ou les prés, divinement coiffées. Pas une tristesse dans leurs yeux, mais nulle grosse gaieté non plus. Les hommes ne crient, ni ne s'injurient, et parlent assez bas, d'une voix bien modulée: l'accent breton n'a rien de lourd, il chante... Et des cloches, partout, sans cesse, comme à Florence.