Elle était devenue plus pâle, elle avait vieilli sous son crêpe; un abîme s'ouvrait parfois au fond de ses yeux qui fonçaient: jamais elle ne me fut si chère. J'aurais tout donné pour détourner un peu sa pensée.
—«Veux-tu voyager? Nous irons où bon te semblera.
—Et tes bois? Et ton métier?
—Rien ne sera perdu. Je demanderai un congé.
—D'ailleurs, à quoi bon? Qu'il soit italien ou espagnol ou russe, la vue seule d'un bébé me fait de la peine. Nous ne trouverions pas un pays sans marmots, n'est-ce pas? Autant rester ici.»
J'essayai encore de l'emmener dans mes tournées. J'attelais mon cheval de chasse à un méchant tilbury.
—«Je vais te conduire, lui ai-je dit un jour, au manoir Mondu.
—Qu'est-ce que cela? Tu ne m'en as jamais parlé.
—Un vrai manoir, tu verras, élevé avec des branchages et de la terre sur le domaine des Mondu. Ce sont des bûcherons, toute une famille, grand-père, fils et petits-fils, avec les femmes. Voilà des gars! Ils arrivent dans un canton immense, vous y dressent leur maison en un tournemain, lâchent leurs poules, leur chèvre, leur chien, et en quelques mois, à eux seuls, ils vous ont aménagé une coupe telle qu'on n'en apercevrait pas une autre dans toute la province. Leur domaine, c'est le taillis, tantôt ici, tantôt là. De vrais sauvages, quoi! des faunes, mais des faunes géomètres: on les abandonnerait dans une forêt vierge, que, deux ans après, celle-ci se trouverait par miracle divisée en beaux carrés clairs ou foncés, comme un échiquier. Viens voir le camp de ces hommes des bois.»