—Du tout.

—Elle connaît à peine Chantilly. Je lui ai promis de la guider aux étangs; elle veut y faire une promenade, voir Senlis et revenir par la forêt d'Halatte.

—C'est toi qui lui as dessiné cette excursion? Était-il indispensable qu'elle passât par notre logis?

—Si cela t'ennuie en quoi que ce soit, Yvonne, je dirai que tu es souffrante.

—Non, non, inutile. Cela ne m'ennuie en rien. Mon crêpe n'égaiera pas Mme Gianelli, voilà tout.»

Cependant Yvonne se contraignait à merveille, dès qu'il le fallait. Elle n'aimait guère les étrangers, enclins à troubler sa tristesse. Pourtant son rang d'épouse l'engageait à recevoir en souriant quiconque était amené par moi chez elle: et aussitôt que son devoir matrimonial pouvait, comme en cette circonstance, être nettement défini, elle n'y eût point failli pour tout au monde. Était-ce, d'ailleurs, seulement par crainte de pécher ainsi contre ses obligations chrétiennes? Était-ce par un scrupule secret d'affection? Mystère.

Elle accueillit donc fort bien la marquise Gianelli, qui arriva de très bonne heure, après le déjeuner. Il est vrai qu'aussitôt entrée, celle-ci parut incroyablement à son aise, dégagée, gracieuse, se mit incontinent à causer sans effort ni contrainte, bref eut l'air de recevoir Yvonne chez Yvonne elle-même. Et moi, en tout ceci? J'étais horriblement gêné. Je craignais que l'une ne s'ennuyât, que l'autre ne gardât le silence... que sais-je?

Je crois du reste que j'eus grand tort. A propos de l'hiver en forêt et de la neige, la marquise Gianelli décrivit les domaines immenses de son frère Serge en Crimée; elle nous dépeignit sa mère vénérable, Sophie Doneff, la majesté que dégageait cette vieille extravagante en chacun de ses gestes, et puis ses traîneaux, ses serviteurs tremblants, encore presque esclaves. Les courses de Chantilly lui rappelèrent la figure souriante de son père, le millionnaire banquier, qui avait eu des chevaux illustres, une casaque souvent victorieuse. Au sujet de la garnison de Senlis, elle disserta sur les innombrables uniformes militaires qu'elle avait vus à travers toute l'Europe.

—«Les bersagliers du colonel Gianelli, fit-elle, ont bonne allure. Leurs sombres plumes de coq se jouent avec une grâce sévère, guerrière, quand le vent souffle tout à coup, dans Turin, à l'angle d'un palais de marbre, flambant neuf. C'est la force austère de la jeune Italie.»