—Marie!...»

Oh! j'étais choqué, humilié, fâché! Quoi? encore une fois, Marie se montrait coquette? Elle savait parfaitement qui je préférais, qui j'aimais d'amour, et de quel amour irrésistible: et elle voulait de nouveau se l'entendre dire, aux dépens de la pauvre Yvonne? Elle prétendait par conséquent triompher insolemment et brutalement?... Peuh! Dorothée Rimbourg, petite-fille de soudards et de cosaques, quel grossier trophée avez-vous donc cherché là? Fi donc!

Cependant elle a deviné sa faute, car voici qu'elle s'est penchée sur moi, contre mon épaule, et m'a supplié tout à coup, d'une voix bouleversée:

—«Excusez-moi, François. Je viens d'être si bête! Mais voyez-vous, il ne faut pas m'en vouloir. La vue de votre femme, si jolie, si douce et si triste, et puis votre maison arrangée pour le bien-être et l'intimité, vos papiers sur la table, vos chiens, les cannes et le fouet dans l'antichambre, toute cette vie de famille dont je ne fais pas partie, moi, moi qui suis si seule, et si malheureuse... François!...»

C'est vrai qu'elle était toute seule au monde, maintenant. Elle entretenait quelques relations à Paris, rendait certaines visites et dînait en ville; mais son abandon néanmoins faisait pitié, et fors mon amitié, nulle tendresse ne se tendait vers elle. Lui fallait-il retourner près de sa mère imposante, théâtrale et toquée, chez ce frère Serge qui la méprisait et l'exécrait? Allait-elle implorer le pardon du colonel?... Non, Stéphane Courrière parti, le dieu envolé, il ne lui restait plus que moi.

Pourtant, elle m'avait froissé. Je le lui fis entendre:

—«Vous n'êtes pas heureuse, et je n'ai pas cette vanité de croire que je vous consolerai. Toutefois, je vous aime à en mourir, Marie: seulement pas une de nos paroles ne doit même offenser de loin le souvenir si douloureux d'Yvonne. Vous me parliez de ma maison, d'une vie de famille: avez-vous oublié qu'il y avait un enfant l'année dernière chez moi? Personne au monde...

—Mais, François, voilà justement ce qui me fait si mal, à moi aussi! Vous avez cet immense chagrin en commun, votre femme et vous. Vous vous rejoindrez toujours dans ce deuil. Vous êtes unis par cette plaie, la même blessure saigne au fond de vous deux: tandis que moi, ah! qui donc se soucie de ce que mon rêve est en miettes, mon passé inutile, mon avenir lamentable? Est-ce que j'ai la consolation d'un petit, moi, dites?... Seule, seule, toute seule...»

Comme elle pleurait, maintenant! Mon Dieu, cette femme dont je m'étais autrefois tant méfié, et que j'avais supposée si comédienne, elle était là, défaite et toute en larmes sur mon épaule, à présent: et quelle humilité dans ses sanglots d'amante dédaignée! Je frissonnais de passion et de charité.