Je ne me suis jamais négligé. Cela s'est trouvé ainsi: je n'y eus aucun mérite. Mon père était le régisseur d'un grand domaine en Champagne. Il occupait quelques pièces dans l'aile du château commandant les terres, les bois et les vignes. Les maîtres de ce château n'y venaient guère, et j'ai passé mes primes années à vagabonder parmi les allées du parc splendide, comme à travers les vestibules et les galeries magnifiques, aux volets clos, de la demeure princière. J'avais perdu ma mère encore enfant, tout juste après qu'elle m'eût appris à lire: et je me trouvai seul, bien jeune, occupé à me rouler dans la boue avec des galopins, en revenant de l'école voisine, à marauder par les sentes et les chemins de ferme, les semis et les potagers, les sillons et les boqueteaux. Après quoi, je passais sous une grille imposante, suivais une avenue taillée pour les carrosses, franchissais des douves, et j'étais chez moi.
Ou du moins, je me figurais être chez moi. Mon père me défendait de vaguer dans les pièces du château: mais l'excellent homme était très occupé. Allez donc surveiller un gamin qui rôde! Les salons, les chambres étaient fermés à clef: bon! je volais les clefs, et me croyais à la fois le prince Charmant et Ali-Baba en cette énorme maison où les tapisseries, les moulures dorées, les serrures trop hautes, les vieux cadres luisaient mystérieusement dans le demi-jour que filtraient les persiennes cadenassées. Je m'aventurais comme un voleur sur les parquets infinis, qui me faisaient peur en gémissant affreusement. Et c'est la tête pleine de fantasmagories qu'ensuite je m'en retournais dénicher des merles.
De toutes ces clefs défendues, celles dont je m'emparai le plus assidûment, le plus passionnément, plus tard, furent les clefs de la bibliothèque. J'étais alors pensionnaire au collège de Reims; j'emportais les livres en cachette, et combien de centaines de volumes n'ai-je point lus ainsi, tant à l'abri de mes dictionnaires, en étude, que pendant mes jours de vacances! Les châtelains possédaient là une considérable quantité d'ouvrages classiques bien reliés, des traductions, des mélanges, des «ana», et tout un amas d'ouvrages modernes, depuis Hugo jusqu'à Renan, depuis Musset et Dumas père jusqu'à Stendhal, jusqu'à Mérimée et Daudet, et même jusqu'aux Goncourt. La collection s'arrêtait vers 1885.
Les maîtres du logis savaient-ils seulement qu'ils possédassent tant de livres? Si parfois ils venaient camper au château avec un grand fracas, ils ne songeaient qu'aux lièvres, aux perdreaux, et se fussent bien gardés de jamais ouvrir ces armoires vitrées, devant lesquelles courait une haute échelle à roulettes. Mais je m'en avisais pour eux, dès qu'ils étaient repartis. Je pus m'acheter même quelques-uns des volumes qui manquaient: et je ne sais si mon père, ancien sous-officier, me fit plus de plaisir quand il me donna une paire d'éperons, dès que je fus capable de monter un poney rétif et difficile, laissé là au dressage par les châtelains, ou bien en ce jour où, sur ma demande, il m'ouvrit un crédit de vingt francs chez un bouquiniste de Reims. Car j'acquis, pour mes vingt francs, certains romans qui m'ont grisé: je faisais figure alors, il faut le dire, d'un béjaune plein de fatuité, et ce n'était pas sans coquetterie que je serrais ma ceinture, et plantais sur l'oreille mon képi de collégien.
En outre, ayant été élevé en plein air, aux champs, un sang bien rouge coulait en moi, j'avais des poumons et des muscles, je connus la gloire athlétique sur les pelouses du football, non moins que l'aviron en main ou l'épée au poing. Bref, à dix-sept ans, j'avais rang de champion, tout autant que de dilettante, au milieu de trente bacheliers provinciaux. Plaisante qui voudra, c'était un succès.
Quand mourut mon pauvre père, je préparais déjà l'École forestière; je m'y trouvais encore alors que l'héritage, pourtant mince, d'une tante me permit de vivre sans gêne à Nancy. Était-ce le moment de tout laisser aller? Au contraire, et par élégance, je prétendis d'autant mieux demeurer l'un de ceux-là dont les intellectuels disent en fronçant le sourcil: «C'est un gymnaste», tandis que les hobereaux murmurent avec mépris: «Il lit beaucoup».
Néanmoins cette humble prétention n'allait pas loin. Je me suis seulement applaudi de n'avoir jamais vécu trop inculte, lorsque j'ai rencontré sur ma route la marquise Gianelli. Il me parut en effet que je l'adorais notamment à cause de son bel esprit et de ses paroles fleuries, reflet évident de cette éloquence dont Adolphe Courrière lui avait montré l'exemple et laissé le secret. Je savais donc apprécier cette intelligence inaccoutumée, vivace et presque déconcertante: Marie, pour moi, c'était la radieuse courtisane Imperia, trônant parmi les humanistes, les mécènes romains du quattrocento. Je me répétais complaisamment: «Je la suis pas à pas ainsi que je me fusse jadis attaché au cortège d'Imperia!» Et je m'échauffais, me félicitais. J'allais même jusqu'à m'inquiéter parfois: «Ne l'aimerais-je que de tête, par hasard?...»
O le plaisant scrupule! Il ne dura pas longtemps, après que Marie fut deux ou trois fois venue, simple et souriante, en ce petit logis du Palais-Royal... Mais je ne sais comment indiquer cela... Enfin la plus belle statue d'Aphrodite égalait à peine Marie, car celle-ci révélait une pureté plus suave encore en sa jambe si longue, si fine, si douce, et le contour de sa hanche s'élevait ainsi que gonfle une jeune fleur, au-dessus de sa tige: et tout était parfait en ce chef-d'œuvre.
Toutefois, c'eût été peu que sa beauté. Il y avait son approche... La moindre dentelle qu'elle portait semblait vivre de plaisir. L'air n'était que parfum, s'il l'avait touchée. Sa chair soyeuse et veloutée ensorcelait la main. Chacun de ses adroits mouvements caressait tout d'abord. Surpris, intimidé, envoûté, j'en vins au point de souffrir, si je devais passer une journée seulement loin d'elle, de même qu'un pauvre morphinomane ne peut se priver de son cher poison, sous peine de mort, pense-t-il. J'eus bientôt besoin de voir et d'entendre ma compagne Marie, comme une plante a besoin d'eau. Absente, elle était là encore près de moi, les cheveux en désordre. Je refermais mes doigts vides sur l'épaule délicate qui me manquait... Certes non, ce n'était pas, ce n'était plus un amour de tête.
Il me semble même qu'avant ce premier rendez-vous j'ignorais encore tout d'elle, et je fus bien la proie d'une seconde passion, étrangement méticuleuse et maniaque, cette fois. Gorgé d'amour, mais non rassasié, je questionnais souvent Marie: