Reste l'église. Là, Yvonne songe à son salut: entendez qu'elle médite sur ses péchés—hélas! quels sont-ils?... ils n'ont guère de nom, sans doute. Veut-on qu'elle se défende aussi de méditer touchant les fautes du prochain, celles notamment qui la concernent, et entre toutes, touchant les miennes? Pour peu qu'elle y ait apporté le soin qu'elle met à débrouiller ses propres scrupules, voilà toutes mes précautions bien inutiles!

A cette femme attentive et fine, rendue plus frémissante encore par la douleur, par la solitude, par la piété, pouvais-je, on le voit, cacher le but de mes voyages à Paris, devenus de plus en plus fréquents, et voire quotidiens, si mon service le permettait? Souvent j'y passais la nuit. Pourquoi donc? Yvonne n'insistait pas.

De quelle façon, aussi, contraindre mon visage à quelque expression d'intérêt, chez moi, lorsque Thérèse parlait ou qu'Yvonne m'observait? J'étais fréquemment la proie des diables bleus, et surtout des roses: je m'abandonnais à ceux-ci, une ivresse irrésistible me faisait plus d'une fois—comme on dit—sourire aux anges... Ce sourire s'éteignait sous le regard d'Yvonne.

Il m'arrivait de décrire ceci ou cela que j'avais vu avec la marquise Gianelli, et l'on sentait bien en mes paroles qu'un compagnon mystérieux manquait à soutenir le récit, en affirmant: «Mais parfaitement. Nous étions là, telle chose nous advint...»

Enfin—et ceci fut certes le plus grave—le nom de «l'absente» disparut entièrement de nos entretiens. D'un commun accord, nous n'avons plus cité, à mon foyer, ni Marie, ni Marie-Dorothée, ni la marquise Gianelli, ni même la maîtresse illustre de Stéphane Courrière. Ce fut comme si elle eût été morte. Mieux encore, nous n'avons plus soufflé mot de ce qui, près ou loin, la touchait: la Tripolitaine cessa de nous intéresser, les troupes italiennes furent comme abolies; mon voyage à Rome... mais avais-je donc été à Rome? Et dans la Ville Éternelle, y avait-il un «monde noir», un quartier nommé le Transtévère, un certain palais dans ce quartier? Au besoin, ce vocable suspect, «un palais», ne fut plus prononcé. Le professeur Gatti, la comtesse Alessandri, mon camarade Fernand Luzot, existaient-ils en vérité, les avais-je positivement rencontrés? Il n'y eut pas jusqu'à Stéphane Courrière, sa personne, ses pièces, mais surtout sa vie, qui ne se fussent changés en sujets brûlants, et tout aussitôt prohibés, de conversation.

Un jour, le vieil Adolphe Courrière vint sonner à ma porte, vers onze heures du matin. Il m'avait fait prévenir la veille par téléphone: je l'attendais. Une visite d'Adolphe Courrière, dans ma maison! Quoi! ce vieillard fameux autant qu'omnipotent, le directeur sérénissime de la Journée, cet homme considérable sur le boulevard, au Parlement, partout, le grand consolideur de ministères, l'un des révérends augures de notre Bourse, ce potentat secret, ou plutôt discret, ce conseiller, ce chanoine de la République—chez moi!... Il fallait que l'affaire fût d'importance.

Or, point du tout. Il s'en venait bonnement me consulter, m'a-t-il déclaré tout d'abord.

—«Il y a dans les papiers de Lovenjoul, encore non classés, près de trente ou quarante lettres que j'adressai vers 1861, alors jeune reporter, à M. de Girardin, mon patron. J'étais curieux de revoir ces chiffons de jeunesse, dont le conservateur—cela se comprend assez—ne peut se séparer... Ah! monsieur, que d'impétuosité dans ma vertu politique en 1861! La mauvaise humeur des jeunes gens est bien entreprenante. Puis, avec le premier rhumatisme, naît la modestie.»

M. Courrière parlait d'un ton paisible, en puissant chef, et tout en prêtant à ses phrases un tour perpétuellement et, en quelque sorte, gravement espiègle: il s'y croyait forcé, comme tant d'hommes notoires de cette génération pour qui Gambetta fut un espoir de jeunesse, le général Boulanger une gaîté de l'âge mûr, et Renan l'enchantement, le délice et le maître de toute la vie.

—«Me trouvant à Chantilly, poursuivit-il, j'ai souhaité d'avoir recours à vos lumières...»