Cette conclusion est-elle rigoureuse? Non pas, certes ; mais assez plausible, pourtant. Et quand elle serait même indiscutable, en quoi nous servirait-elle? Nous n'en goûterons pas moins les frises du Parthénon, heureusement, ni les lumineux tableaux de Virgile. Mais…

Mais… ah, voilà! Lorsque, jeune lycéen, j'apprenais à monter à cheval, je ne m'y sentais guère à l'aise et je tombais souvent. En même temps, je remarquais sur les vignettes de mes livres de classe certains êtres supérieurs qui, sans selle et sans étriers, domptaient des coursiers avec une aisance et une grâce divines. Cela me vexait. Je leur en voulais secrètement. Au cours de mes lectures et de mes promenades, par la suite, ma vieille jalousie m'ayant rendu plus attentif, je conçus quelques soupçons. Il me semble qu'ils étaient fondés. En les exposant, je venge sournoisement une rancune de collège. Rien de plus.

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A Henri de Régnier.

Le splendide animal que Pégase! Qui ne le connaît? Très proche du cheval arabe comme modèle, il est toutefois beaucoup plus grand et porte fièrement la tête au-dessus d'une encolure de pur-sang. De robe entièrement blanche, d'un blanc de neige, on lui voit néanmoins sur la croupe et l'épaule quelques pommelures à peine grises, presque azurées, ainsi que l'extrémité de la crinière et de la queue teintées du même gris bleuâtre. Il laisse pendre ou déploie ses ailes faites de longues plumes dures et pourpres, avec des reflets d'or. Ses naseaux roses s'ouvrent largement aux brises célestes, et si l'on observait quelque défaut en cette bête divine, ce ne serait que dans ses sabots, d'une corne claire et fine, mais qui peuvent à la rigueur sembler un peu trop petits, trop hauts et trop serrés, un peu encastelés, comme on dit.

Tout le monde connaît donc Pégase, voilà qui est entendu. Mais, s'il vous plaît, comment le monte-t-on? Car si le poète qui l'enfourche place ses jambes par-dessus les ailes, il se trouve d'abord juché sur les épaules mêmes du cheval, presque sur le cou, ce qui est aussi laid qu'incommode ; puis le mouvement desdites ailes doit lui soulever les deux jambes et… le reste à chaque coup, finalement le jeter par terre, de bien haut! Que notre poète, au contraire, place ses jambes par-dessous les ailes, et il a les cuisses broyées. Se met-il plus loin, sur la croupe? Comment, dans ce cas, se retenir à la crinière pour franchir l'azur immense ou parcourir vertigineusement le champ des étoiles?

Ce problème se trouve encore à résoudre. Archéologues et peintres n'en peuvent mais. Qu'un poète nous livre le secret. Vous, par exemple, Henri de Régnier…

HISTOIRE CONTEMPORAINE D'UN MOT

M. Arsène Darmesteter écrivit dans son livre bien connu, La Vie des mots (p. 105) : « On voit avec surprise des mots de formation savante, ayant dans la langue scientifique leur pleine et entière valeur, descendre dans l'usage populaire à des emplois ridicules ou dégradants : le philosophe devient un homme trop habile au jeu ; espèce, individu se changent en injures grossières ; quolibet aboutit à une plaisanterie sans sel. Le cancan a commencé par être un discours officiel en latin ; l'élucubration est devenue un travail ridicule, et si la péroraison est encore un terme noble de rhétorique, il n'en est plus de même de pérorer. Même histoire pour épiloguer, à côté d'épilogue. Ce n'est plus le théologien qui travaille à sophistiquer, à élever de subtils raisonnements ; c'est le marchand peu scrupuleux qui sophistique et falsifie ses denrées. Imbécile était un beau mot dans la poésie du XVIIe siècle ; les mains imbéciles étaient les mains impuissantes ; le XVIIIe siècle a fait de l'imbécile un faible, un impuissant d'esprit, et c'est un des termes les plus méprisants que possède la langue populaire. »

Toutes ces observations philologiques sont délicates. Elles amusent, elles étonnent, elles attachent. Lire certains ouvrages de linguistique, c'est, semble-t-il, dîner finement avec un vieux dilettante qui a beaucoup vécu, beaucoup voyagé, non moins que beaucoup réfléchi, et qui se fait un jeu de vous démontrer, tout en causant, combien le moindre terme dont on se sert peut éveiller de souvenirs et de légendes, et comment on tient à trente ou quarante siècles d'ancêtres par les liens ténus du langage, et pourquoi telle manière de s'exprimer évoque une image savoureuse à laquelle nul ne songeait plus, et de quelle façon telle autre suggère à l'esprit un usage immémorial ou un conte de nourrice, rappelant l'époque où nos pères s'en allaient casque en tête combattre les mécréants, sinon lutter contre les Huns sauvages, voire même poursuivre les ours et les mammouths, que sais-je!… Le linguiste fait pour ainsi dire courir ou voleter devant nous les mots, ces petits êtres vivants, ces bestioles ; et à chaque vocable qu'il saisit par les ailes et place tout frémissant sous nos yeux, quelque nouveau décor se développe, scène historique ou tableau de genre… Le linguiste nous montre la lanterne magique.