Aussi le délicat craint-il toujours un peu en réalité les scènes d'amour. Quelque ému soit-il, il redoute malgré lui les maladresses qu'il peut commettre, non moins que celles de sa bien-aimée. Il sait fort bien qu'à la moindre défaillance, dans l'avenir, il se rappellera : « Ce n'est pas étonnant! En telle circonstance, ne fut-elle pas déjà niaise, ou étrangement commune? J'aurais dû deviner qu'elle me déplairait un jour… » Quant à ses bévues, à lui, il n'ignore pas les beaux sujets de raillerie qu'elles peuvent fournir, et qu'un moment viendra où tout son prestige, s'il en eut, toute sa domination, tout son charme n'y résisteront point. Or, entre toutes les scènes d'amour, la plus périlleuse peut-être, celle où les chances d'erreur et de balourdise font frémir un homme d'esprit, celle qui est la plus difficile à réussir, mais celle aussi qui, conduite avec tact, a le plus de grâce, c'est assurément la scène angoissante et fugitive de l'aveu. Dire « Je vous aime » d'un ton juste, quand on tremble d'amour, il semble que ce ne soit rien. Mais quelle entreprise!
Je dois et je n'ose
Lui dire au matin…
La terrible chose
Que Saint-Valentin!
Le verbe aimer lui-même, d'abord, s'il est un des plus usités de la langue française, en est aussi l'un des plus chétifs et des plus laids. Aux yeux, rien de moins pittoresque. Regardez bien ce mot : aimer, aime ; ni court, ni long, il n'a point de style, il est mou, et la pauvre consonne m, qui le soutient à peine en son milieu, ne lui prête guère de vie. Pour l'oreille, c'est un son nasal et sans nuance, un son neutre, en qui seules des voix bien expertes de comédiennes savent mettre quelque musique. Que vous tâchiez, hors du théâtre, d'en faire autant, et vous prêterez à rire. Une femme spirituelle vous répondra justement que vous n'êtes pas sincère, que vous jouez un rôle. Si d'autre part vous lâchez votre : « Je vous aime », comme vous constateriez : « Il pleut », ou bien : « Allons souper », on n'entendra même pas votre murmure inutile, mieux vaut se taire.
Ce n'est pas tout. Vous ignorez souvent comment l'aveu sera reçu, si l'on se fâchera, si l'on plaisantera. Qu'on fasse du tapage à côté de vous, qu'on vous bouscule, que vous soyez pressé, et vous ne pourrez rien dire, le moment n'étant pas favorable. Parlez comme un livre, on se souviendra « d'avoir déjà lu ça quelque part ». Abandonnez-vous à une bonne grosse émotion, l'on sera touchée, certainement, mais non pas séduite, non pas étonnée, ce qu'il faudrait. Comme c'est simple, vraiment, de faire un simple aveu!
Or si les raffinés éprouvent ces tourments en amour, songe-t-on bien à ceux d'un romancier? L'infortuné! ce n'est pas une femme, lui, qu'il doit séduire, mais toute une foule de lectrices et de lecteurs, et qui ont des souvenirs charmants, et qui le lisent de sang-froid, sinon avec malveillance! Et il peut se rappeler, pour s'achever, les navrantes scènes d'aveux qu'il a vues au théâtre, ces scènes où soudain, après quelques manœuvres préparatoires, les jeunes premiers se mettent à délirer en phrases entrecoupées qui sont d'un comique sans égal, ou avec des périodes éloquentes qu'on ne saurait entendre sans dégoût. Comment donc écrire, dans un roman, l'inévitable « Je vous aime »?
Une sorte de tradition, tout d'abord, paraît s'être ici imposée à tous les romanciers contemporains : c'est de faire la scène extrêmement brève. Jolie non moins qu'utile tradition, et conforme d'ailleurs à la vérité, puisqu'on n'avoue généralement son amour à une femme qu'au terme d'une visite ou d'une soirée, au moment où l'on n'en peut plus, où le regret de se quitter et l'heure qui s'avance vous donnent toutes les audaces, au moment enfin où, dans un livre, le chapitre va être fini. Donc, la scène sera très courte — comme toutes les scènes d'amour, s'il vous plaît : quoi de plus funeste à l'intérêt d'un conte, quoi de plus écœurant que des amants qui se font des conférences sur l'état de leurs sensibilités? L'auteur habile et concis se trouve forcé de concentrer une émotion en très peu de mots, ce qui est le suprême de l'art. A lui de nous glisser à sa façon cet éternel aveu, si ressassé, si fade, mais qui, pour un rien, nous enchante. A lui de nous présenter, du geste le plus adroit qu'il pourra et dans une clarté favorable, le vieux bijou.
Le mieux serait évidemment de faire entendre seulement avec précision que le « Je vous aime » a déjà été dit, et comment, que c'en est fait, que cela eut son importance, mais que c'est fini et qu'on n'en parlera plus. Dans son gracieux roman, l'Inconstante, Mme Gérard d'Houville écrit :