« Quand Valentin de Vérovre lui avait demandé si elle voulait bien l'aimer un peu — comme on se demande entre gosses : « Voulez-vous jouer avec moi? » — elle avait dit oui, sans coquetterie, avec simplicité… »

Ce « Voulez-vous jouer avec moi? » ne peint-il pas toute la scène, et en faut-il davantage pour imaginer l'innocente, gamine et tendre bonhomie de ces deux grands enfants-là, quand ils se lièrent?

On peut aussi suggérer le moment où l'amour, déjà né, s'exprime invinciblement, la minute exquise entre toutes où « Je vous aime » perce sous d'autres mots. Il suffit alors de choisir avec beaucoup d'art et de tact la phrase révélatrice : c'est un second moyen, et délicieux, mais difficile, de tourner la difficulté. René Boylesve s'en est fait un jeu dans le Parfum des Iles Borromées :

« — Oh! oh! dit Mme Belvidera, vous voulez faire le mystérieux… ça ne vous va point!

« — Pas plus qu'il ne vous va de plaisanter!…

« — Mais, fit-elle, cela m'arrive quelquefois… prétendriez-vous?…

« Le jeune homme prit un ton si suppliant, si grave, que le seul mot qu'il prononça équivalait au plus franc et au plus passionné des aveux :

« — Je vous en supplie, dit-il, ne plaisantez pas avec moi!

« — Ah! dit-elle, comme si elle venait d'être frappée violemment. »

D'autres auteurs encore, par un procédé très saisissant et plus simple peut-être, n'indiqueront un aveu que par des gestes. Mais prenez garde! la moindre faute ici peut tout abîmer : trop appuyé, le trait devient brutal et choque ; pas assez, et l'on ne voit, l'on n'entend rien. Il y faut l'habitude et le goût d'Henri de Régnier, par exemple. Ecoutez-le dans les Vacances d'un jeune homme sage :

« Les yeux de Georges se remplirent de larmes.

« — Elle est jolie?

« Il fit signe que oui.

« Ils étaient assis côte à côte sur le banc. Mme d'Esclaragues se pencha. Elle mit sa main sur l'épaule du jeune homme et doucement, par le cou, lui tourna la tête vers elle.

« — Plus jolie que moi?

« Ils se regardèrent. Georges sourit. Il vit Mme d'Esclaragues approcher son visage du sien. La bouche tendue toucha la sienne et il ferma les yeux. »

Soyez heureux si, par chance, quelque moyen inaccoutumé de tracer la scène vient à se présenter à vous. Ainsi Pierre Louÿs, dans son incomparable Aphrodite, a pu renverser en quelque sorte l'aveu d'amour. Car c'est la femme ici qui, brusquant tout et par une manière de coup d'Etat, dit à l'homme sans plus attendre : « Tu es Démétrios de Saïs ; tu as fait la statue de ma déesse ; tu es l'amant de ma reine et le maître de ma ville. Mais pour moi tu n'es qu'un bel esclave, parce que tu m'as vue et que tu m'aimes. »

Si cependant, dédaignant tous les subterfuges, quelque ingénieux, quelque troublants fussent-ils, on veut absolument tenter l'épreuve et l'écrire enfin en toutes lettres, ce « Je vous aime », que de précautions ne faudra-t-il pas! Jules Renard, je crois, dans Monsieur Vernet, les a su prendre :

« — Ecoutez, madame Vernet, il y a un mot si souvent dit, si souvent écrit et lu, si fané sous son tas de feuilles mortes, que je m'étais promis de ne jamais m'en servir pour mon usage personnel…

« — Etrange garçon!

« — S'il faut un jour, pensais-je, que je le dise, ce mot, à une femme, je jure que je ne le dirai pas. Je chercherai autre chose, je trouverai ; je ne suis pas un sot… Quel orgueil! L'instant est venu et je suis bien obligé de parler comme les autres, et de vous dire, comme le dirait tout le monde à ma place…

« — Ce n'est pas la peine, j'ai bien compris.

« — Le mot vous déplaît, à vous aussi?

« — Le sens.

« — Il n'a rien d'injurieux ; si je vous aime…

« — Ah! vous le dites!

« — Oui, il m'échappe… »

Aussi bien, est-il même tout à fait impossible de l'exprimer tout cru, l'aveu si redoutable? Mais non. Relisez plutôt le Lys Rouge :