« Dechartre était près d'elle. Gravement, presque sévèrement, il lui dit :

« — Vous le saviez?

« Elle le regarda et attendit.

« Il acheva :

« — … Que je vous aime?

« Elle continua un moment d'attacher sur lui, en silence, le regard de ses yeux clairs, dont les paupières battaient. Puis elle fit de la tête signe que oui. Et, sans qu'il essayât de la retenir, elle alla rejoindre miss Bell et Mme Marmet qui l'attendaient au bout de la rue. »

Voilà.

Seulement, il faut trouver — et c'est encore, hélas! bien plus difficile de trouver, la plume en main, que d'improviser une déclaration à celle « dont on meurt », même sous l'œil irrité d'un jaloux, même dans la rue incommode et bruyante, et même lorsqu'en vérité on est épris de toute son âme.

LES LETTRES DE NOS AMIES

Voilà donc un fait bien connu, bien établi, indiscutable, qu'on nous a répété tant et plus au collège, et dont aucun candidat au baccalauréat ne s'aviserait de douter devant l'examinateur, à savoir que les femmes vont plus loin que nous dans le genre épistolaire ; ou, en de meilleurs termes, qu'elles écrivent mieux les lettres que nous.

Mais vraiment ces jugements-là sont bientôt portés! Et tous les professeurs qui, de la classe de sixième jusqu'à là rhétorique, nous ont successivement tenu ce propos, d'un petit ton galant et désarmé qui ne leur allait guère, tous ces professeurs nous ont abusés, ou se sont eux-mêmes cruellement trompés. Aux premières lettres d'amies qu'un bachelier reçoit, il peut déjà soupçonner ses maîtres : « Quoi, c'est là, dira-t-il, tout ce talent épistolaire des femmes, qu'on m'aura tant vanté? Peuh! Ne fût le parfum et la douceur du papier, ne fût encore la signature qui m'est si précieuse, ce pauvre billet ne valait pas le timbre. » Puis un âge vient malheureusement où la légende des lettres de femmes ne trompe plus personne. Est-ce que nous les lisons seulement, les épîtres de nos belles et chères correspondantes? Nous les recevons avec des transports de tendresse ou d'affection, c'est entendu, nous les classons pieusement, nous en aimons l'aspect et nous en adorons l'écriture anglaise, mais les lisons-nous? A peine, avouons-le. Et l'instant d'après, il ne nous en souvient plus…

Il est vrai que le fameux axiome, touchant la maîtrise des dames, s'applique au seul passé. Ceux qui nous ont instruits prétendirent, en nous l'apprenant, attirer mieux notre attention sur les grâces inimitables d'une Sévigné ou la mordante vivacité d'une marquise Du Deffand. Toutefois était-ce bien juste, même en ce cas, de soutenir que la gentillesse, la spirituelle coquetterie, le charme souvent inexplicable des anciennes lettres tracées par des doigts féminins l'emportent toujours sur la bonté discrète, l'élégance, la verdeur, la malice ou la noblesse des billets du même temps, signés d'un nom d'homme? Oui, cette Sévigné, délicieux et grand écrivain, porta certes en elle ce qu'on nomme dévotement le « génie de la jolie langue française ». Et Mme de Sablé aussi écrivit avec une délicatesse infinie, et l'exquise Ninon de Lenclos eut bien du goût, et l'inquiète Lespinasse nous trouble encore, et tant d'autres… Mais font-elles oublier le souriant Voiture et le limpide Bussy, le bel air de Saint-Evremond ou l'irrésistible majesté de Bossuet, l'étincelante facilité, l'allégresse, l'éloquence, la verve du prince de Ligne, le style nerveux, nombreux, entraînant, leste, admirable de Paul-Louis Courier? Que si même l'on veut s'en tenir aux qualités tout particulièrement féminines, qui donc montra jamais plus d'exigences câlines, plus de séduisantes « chatteries », s'il le jugeait bon, que Voltaire? Et quelle sœur aînée, quelle mère attentive sut trouver des accents plus émus que le sensible, le persuasif et mélodieux Fénelon.

Ne sont-ce point là des hommes qui laissèrent des lettres autant et cent fois plus belles que presque toutes celles dont on fait tant d'honneur aux femmes? Mettons à part Mme de Sévigné : celle-ci est vraiment fée. Mais combien d'autres trop souvent ne cessent de jaboter, non sans agrément ni sans tact sans doute, pourtant avec une abondance insipide et des fadeurs que nous ne goûtons plus. Il faut même que ce soit justement cette abondance-là qui ait donné des illusions aux critiques littéraires. Cependant que maris, fils ou galants travaillaient de leur métier sur les champs de bataille ou dans leur cabinet, les dames d'autrefois n'avaient qu'à se rendre visite, pour causer, ou qu'à écrire, pour causer encore. Elles couvraient ainsi sans fatigue des pages et des pages, afin de s'occuper, et au lieu le lire le journal, qui leur manquait. Si bien que sur dix lettres d'amitié que nous retrouverons, il y en aura bien sept au moins signées par des femmes : et si ce n'est toujours en qualité qu'elles l'emportent, on peut assurer, preuve en main, que c'est en quantité.

Nos professeurs eussent donc mieux fait, je pense, de réviser leur jugement traditionnel avant de nous fournir un nouveau sujet de mélancolie. Il ne faudrait jamais décourager les rhétoriciens. C'est bien assez tôt que la vie en fera des fonctionnaires, des commerçants ou des cercleux réellement incapables d'aligner deux phrases françaises qui aient du ton et de la bonne grâce. Et bien mieux avisé se montrera le professeur qui révèlera à ses jeunes élèves la vérité toute nue, ceci :

« — Messieurs, leur fera-t-il modestement, on ne peut affirmer que les femmes soient allées plus loin que nous dans le genre épistolaire. Il est même certain que nous les y avons presque toujours dépassées, et que nous écrivons encore beaucoup mieux les lettres qu'elles en ce moment même de notre histoire, tout dénués de style et dépourvus de goût que nous soyons malheureusement devenus par l'injure du temps, comme par l'abandon chaque jour plus grand des études classiques.