Mais ce qui ne peut se nier, c'est que les femmes du XVIIe, du XVIIIe et même des premières années du XIXe siècle, n'aient reçu au berceau le plus prodigieux talent d'écrivain, dès qu'on les compare à celles de notre temps, qui ne savent pas seulement mettre en bon français le peu d'esprit qui leur reste — j'entends d'esprit véritable, et non d'argot ou de bagout. Or d'où vient cette décadence, et que le moindre billet d'une humble « caillette » avait jadis tant de saveur et tant de charme? Uniquement de ce que les jeunes filles d'antan étaient mieux élevées que les nôtres.
Je m'explique. J'ai dit mieux élevées, et non pas plus instruites. Assurément on ne leur enseignait point, comme aujourd'hui, un peu de chimie, un peu de physique, un peu de médecine, un peu de droit, un peu d'arts libéraux et de morale civique. Mais on les habillait dès l'enfance comme de petites dames, et on leur apprenait les règles délicates de l'urbanité. On leur montrait à charmer ; et charmer, en ce temps-là, c'était à la fois plaire aux yeux, ne jamais choquer le goût qu'on avait difficile, et enchanter l'esprit. Epoques savoureuses, siècles où l'on sut vivre, mœurs divines, une jolie femme alors se croyait engagée d'honneur à causer! Aujourd'hui, elle trouve cela « prétentieux », la sotte. Elle lit son journal, elle s'habille bien, et dispose heureusement des fleurs dans les coupes et les vases de son appartement ; mais sa conversation, toute en clichés, en phrases inachevées, en exclamations et en mots de la rue, sa chétive conversation rebute. Hormis la regarder et la caresser, que faire d'une jolie femme aujourd'hui? Au lieu que jadis elles occupaient toute la vie. On venait chez elles « causer la gazette » ; et elles s'appliquaient à trouver leurs mots, à ne pas s'embarquer en des phrases ineptes, à respecter les lois du bon langage, à ne dire rien que de gracieux et de bien tourné, de fin s'il se pouvait. Les grands mots eux-mêmes, toujours un peu pénibles à prononcer comme à entendre, pouvaient naître à propos sur leurs lèvres. Tel était l'art et le goût qu'on leur inculquait. Elles s'appliquaient à montrer minutieusement leur esprit. N'en eussent-elles eu qu'un rien, elles savaient le sertir et vous l'offrir. Et l'on s'étonnera que nous relisions voluptueusement jusqu'à leurs lettres les plus familières?
Puis les femmes, avant 1840, avaient le temps de correspondre, de vivre. Elles ne se ruaient pas à chaque instant au télégraphe et au téléphone. Que leur ami lointain se portât un peu moins bien ou un peu mieux, cela ne constituait point l'affaire capitale ; tant qu'il ne languissait pas en danger de mort, on ne s'inquiétait guère ; on n'éprouvait nul besoin de recevoir trois fois par semaine d'insupportables nouvelles de santé, ou d'autres analogues : l'essentiel étant de savoir si l'esprit se trouvait toujours en bon état, et si la sensibilité demeurait digne d'amour, on s'adressait des billets qui devaient exprimer l'une et témoigner de l'autre.
Cela n'allait pas sans difficulté? Eh non! Mais voyez cette jeune femme, en robe à fleurettes et perruque poudrée : il est midi, elle a donc trois ou quatre bonnes heures avant qu'on ne la vienne visiter ou que le moment de la promenade n'arrive ; bien que les toilettes qu'elle porte l'enjolivent à souhait, elle ne passe pas la moitié de ses jours chez le couturier, chez la modiste ou le bottier ; ni journaux (on saura les nouvelles tout à l'heure, en causant), ni revues (on n'est pas curieux de tout, on raffine seulement sur quelques points) ; les romans sont rares ; il n'y a donc rien de mieux à faire que d'écrire ; et la jeune femme prépare son papier, ses plumes blanches, son cachet à devise, sa cire parfumée, elle approche sa table en bois des îles de la fenêtre qui donne sur le parc ou sur une cour ovale à gros pavés usés ; et sans hâte, soigneusement, de tout son cœur, de toute sa malice et de toute sa coquetterie, elle compose sa lettre pimpante et tendre…
Une réponse, non moins flatteuse à lire, lui sera remise par le courrier dans un mois, dans deux mois. Et c'est ainsi que l'on vivait, loin l'un de l'autre, dans un ravissant commerce d'esprit ; c'est ainsi que, selon le mot de Mme Du Deffand, on avait l'absence délicieuse… »
Telles sont les paroles qu'un professeur de rhétorique, s'il avait le souci de la vérité, devrait prononcer devant ses élèves. Mais les professeurs de rhétorique ne connaissent guère la vérité le plus souvent ; ils l'ont apprise dans les livres, où elle n'est pas toujours. Les romanciers les ont renseignés sur les femmes contemporaines qui écrivent des lettres : et chacun sait que les héroïnes des romanciers sont toutes douées d'une âme exceptionnelle et d'un rare talent épistolaire. Eh bien, ne nous en laissons plus conter si aisément.
D'ailleurs, voici l'été. Les chères belles sont parties pour les champs ou l'océan plaintif. Nous les avons quittées après mille promesses : « Vous m'écrirez? — Me répondrez-vous? — Oui, c'est juré. — N'oubliez pas l'adresse. — Y songez-vous!… » Rien ne les presse, n'est-il pas vrai, dans leurs villas ou leurs châteaux? Elles se sont, tout à l'heure, laissé bercer sur le lac langoureux, elles ont joué au tennis tout leur soûl, se sont baignées, ont chevauché dans la forêt. Elles disposent, encore une fois, de tout leur temps. Vous allez, par conséquent, recevoir un chef-d'œuvre d'amitié, un souvenir exquis, un trait du cœur inattendu?
Eh bien, prenez votre courrier qu'on vous apporte dans l'instant, et lisez donc vite, dégustez, régalez-vous…
Ensuite, allez quérir dans le plus obscur recueil, dans le plus dédaigné paquet d'archives, les plus insignifiantes missives de la dernière des femmelettes du XVIIe ou du XVIIIe siècle. Je n'en dirai pas plus.
Et cependant, est-il un cadeau plus rare, un souvenir plus personnel et plus exquis que quelques lignes spirituelles ou affectueuses tracées par des doigts de fée sur un papier parfumé? Il n'y a point d'être à qui l'on tienne, il n'y a point d'âme un peu fine enfin qui résiste à cela. Le résultat vaut bien la peine qu'on aura prise. Puis, le geste charmant, pour une femme, que de faire en souriant envoler de ses mains des essaims de lettres légères! Vous savez comment M. Jules Renard a défini les papillons? Des billets doux pliés en deux qui cherchent des adresses de fleurs…