Si vous remplissez convenablement toutes ces obligations, si de plus vous avez soin de ne pas manquer une première ni un vernissage, d'être vus le plus souvent possible dans les restaurants les plus chers ; si vous prenez bien garde d'aller à Cannes, à Trouville, à Aix et à Pau quand il convient ; si vous passez l'automne dans un nombre suffisant de châteaux, le mois de janvier au Caire, le mois de juillet en croisière, et si vous vous rendez de temps à autre, mystérieusement, à Londres ; si votre santé y résiste et que votre fortune n'y succombe point, alors, alors seulement, vous passerez pour « en être », enfin!…
Mais, au fait, pour être de quoi?… On ne sait pas au juste. Du meilleur ton? Il n'y en a plus guère. De la meilleure société? On ne voit pas où la prendre ; chacun dit qu'elle n'est pas dans le salon du voisin. De l'élite parisienne? Il faudrait s'entendre : où la placez-vous? Dans le monde? Les gens de lettres le prétendent plein de snobs et de parvenus. Sur le boulevard, en ce cas, dans les couloirs de théâtre et dans les lieux où l'on soupe? Bon! Les mondains jurent que c'est très suspect et tout à fait bohême. Dans les cercles inaccessibles, peut-être, et jalousement gardés? Allons donc! feuilletez leurs annuaires…
Aussi bien, il n'importe. Travaillez de toutes vos forces pour en être, d'abord. Puis, quand vous en serez, il sera temps de réfléchir — si vous vivez encore.
LE JEUNE HOMME THÉ
OU MASCARILLE
Quand Du Bellay écrivait le Poète courtisan, il raillait un professionnel, un confrère, un homme qui travaillait pour vivre. C'était également par métier que les goinfres et les libertins, à la Théophile ou à la Cyrano, raffinaient sur le tendre. Au lieu que le Mascarille de Molière se présente comme un oisif, un flâneur, presque un homme de cour, un type entièrement nouveau enfin, à jamais insupportable et néfaste, encore vivant aujourd'hui, et qui n'a même pas de nom…
Car on n'a pas tout dit en l'appelant un bel esprit. Saint-Evremond, Fontenelle vécurent en beaux-esprits, et Mascarille les eût divertis. Le nommerons-nous donc un dilettante? Mais ce terme définit un homme très cultivé, qui connaît les derniers secrets d'un ou de plusieurs arts, un homme qui travaille et s'instruit chaque jour, un passionné[22]. Ce n'est pas non plus exactement l'amateur : celui-ci, riche et peu pressé, entreprend souvent de longs et pénibles ouvrages, qui eussent rebuté notre marquis. Mascarille se montre trop occupé d'autre part du parfum de ses gants, de l'embonpoint de ses plumes, comme de la guerre qu'il prétend avoir faite avec Jodelet, pour être tout à fait un homme de lettres ; et il aime bien trop aussi, pour un véritable homme du monde, les petits vers, les ruelles où l'on cause, les mots, les pointes, et ce qu'il croit le talent… Non, c'est Mascarille, l'éternel et fade fantoche, le snob, sottement spirituel, « enniaisant », le pousseur de sentiments rares, le bluffeur en dentelles, Mascarille enfin… Et il dure encore, vous dis-je, mis à notre mode et transformé selon notre goût. Allons dans un salon, tenez : le voici.
[22] Il y eut en Angleterre une société de Dilettanti, fondée en 1733. Ce furent de riches gastronomes, délicatement épris d'art antique. Ils rendirent d'immenses services en patronnant et en aidant de leurs deniers de savants archéologues comme Stuart et Revett, qui publièrent le grand ouvrage Antiquities of Athens, ou Rob. Wood, qui explora Balbeck et Palmyre (1753 et 1757).
Ah! en vérité, il est exquis! Rien de plus… confidentiel, semble-t-il, que sa mine et son ton de voix. On le devine, dès son entrée, le familier, l'habitué des femmes : il vient encore d'en quitter une tout à l'heure, sans doute, et connaît plus d'un secret… C'est un assez joli garçon, non point trapu comme un grossier joueur de foot-ball, certes, ni bellâtre comme un officier de cavalerie, mais plutôt frêle au contraire, ou bien un peu gras, et généralement pas très bien portant, légèrement gastralgique ou appendiciteux, sinon sujet aux névralgies, indisposition distinguée entre toutes. Il s'habille avec goût, un tantinet en retard sur la dernière mode, juste ce qu'il faut pour éviter une affectation ridicule.
Sa conversation n'a point cette abondance entreprenante et agressive des bavards qui parlent sur tout et toujours ; mais il excelle à répondre, en quelques mots qu'on a peine à remarquer, tant ils témoignent d'une pudeur charmante de sa pensée. Ou bien il glisse çà et là dans l'entretien général, avec une concision mystérieuse, un paradoxe discret, un mot de Tristan Bernard, une anecdote de Guitry. Par contre, il est capable de murmurer pendant deux heures d'horloge dans un petit coin, tête à tête avec une dame de lettres, une jeune femme en instance de divorce, ou une fillette malheureuse et persécutée. Et regardez-le donc, alors : Dieu! qu'il a l'air fin! Ses yeux se plissent, son sourire s'aiguise, son silence même devient inquiétant, et la moindre phrase qu'on lui adresse prend une signification savoureuse à être écoutée ainsi. On lui en sait gré. N'est-ce pas juste?
Que fait il dans la vie, présentement? Des visites. Que fera-t-il un jour? Un roman, c'est fatal, ou une pièce en collaboration. Comment se délasse-t-il de ses travaux intellectuels? En jouant au bridge ou au tennis. N'a-t-il pas une passion avouée? L'automobile. Qu'aime-t-il encore à la folie? La musique, vous pensez bien. Et où ira-t-il cette année? En Norvège et en Egypte.