Dans le même temps encore, l'Italie renaissante s'affranchissait du joug monarchique et clérical de l'Autriche. Frénétiquement patriote et libéral, Carducci exécrait les oppresseurs de son pays, étrangers, prêtres et rois. La tourbe pleurarde des romantiques, ses adversaires littéraires, soutenait volontiers, au contraire, ces prêtres, ces rois que le moyen-âge avait respectés. Logique jusqu'au bout, Carducci devait donc, lui, glorifier le paganisme, la joie de vivre, le règne de la radieuse nature, et jeter l'opprobre à ce sombre catholicisme, triste religion d'esclaves qui ruina le monde antique : il publia l'Hymne à Satan, furieuse attaque contre le dieu des humbles et des soumis, contre l'idéal des chrétiens.
Scandale immense! Toute une partie de l'Italie se dressa, indignée, contre Carducci, qui devint alors l'idole des révolutionnaires et des républicains radicaux. Attaque et défense, le combat fut acharné non moins que féroce. Mais le fougueux Giosuè avait bec et ongles. Sa plume était redoutable et son éloquence impétueuse, mordante, âpre[1].
[1] Une anecdote : Giosuè Carducci enfant avait capturé dans la maremme un faucon et un louveteau, qu'il élevait. Son père, pieux catholique, fit abattre ces animaux sanguinaires. De là daterait le premier ressentiment du petit Giosuè contre une religion qui, pensait-il, poussait à détruire les belles bêtes de proie. Sentiment puéril, mais non pas absurde, il s'en faut.
Notons aussi que lors du Congrès de la Paix de 1890, le vieux Carducci publia une Ode sur la Guerre, dans laquelle il exaltait et glorifiait le « sublime fléau », en vouant aux gémonies les pacifistes.
L'unification de l'Italie se fit enfin. Carducci comprit que la Royauté seule pouvait accomplir l'œuvre de relèvement et de paix. Patriotiquement, il se soumit, et s'inclina, non sans noblesse, devant la grâce infinie de la reine Marguerite, sa tutélaire souveraine. Il termina sa vie, chargé de gloire et d'années, n'ayant pas un instant faibli, ni cessé d'être le plus grand et le plus pur des poètes lyriques, au sens qu'Horace et Ronsard laissèrent à ce titre, comme le plus hardi, le plus indomptable des libres esprits, et — à l'exemple de Pétrarque — le plus raffiné, le plus délicat des savants humanistes. Gabriele d'Annunzio, de nos jours, offre quelques traits de ressemblance avec Giosuè Carducci, qui d'ailleurs fut son maître.
On dressera plus d'une statue — hélas! — à Carducci. Laides et vulgaires, elles encombreront les places de Florence, de Bologne et de Rome. On verra l'émule de Politien, de l'Arioste et du Tasse vêtu d'une redingote de bronze ou de marbre, et ridiculisé à jamais. Au lieu de ces effigies absurdes, je souhaiterais qu'on élevât au poète deux monuments vraiment dignes de lui. L'un à Rome, et non loin du Forum où jadis retentit la voix des Gracques et de Cicéron : là serait placé sur un socle, en un carrefour ou bien au détour d'une rue, ce buste splendide et inachevé de Brutus que tailla Michel-Ange, et qui actuellement se trouve à Florence, au Bargello. Une inscription rappellerait au passant que ce chef-d'œuvre commémore la mémoire du grand patriote Carducci.
L'autre monument se trouverait dans la baie de Naples, en un site admirable de Sorrente ou du Pausilippe, au lieu que jadis occupa sans doute telle ou telle voluptueuse villa romaine. Là, devant la mer, sous un portique léger, quelque divine statue antique ferait son geste éternel en l'honneur de notre poète, quelque Muse du Vatican ou, qui sait, l'Apollon Citharède lui-même…
Puis, ce n'est pas tout. Il y a dans la vie de Giosuè Carducci une heure charmante : ce fut celle où il sut pencher sa tête, jusque là rebelle, sur la main pleine de grâces de la reine Marguerite. Il n'est plus besoin d'un monument pour conserver ce joli souvenir de galanterie ; le marbre ni l'airain ne conviendraient en rien ici, mais bien plutôt il y faudrait quelque commémoration délicate, courtoise, souriante et digne à la fois, quelque louange qui vînt plutôt de chez nous, par exemple un élégant et fin discours, un éloge éloquent, mais en même temps très spirituel, dans le goût de ceux que savent si merveilleusement réussir chaque année, en se jouant, nos messieurs de notre Académie Française.
LE LATIN
De temps à autre, chez nous, quelqu'un demande que les langues mortes ne figurent plus sur les programmes de l'enseignement secondaire. Parfois cet ennemi de nos chétives études classiques est un délicat, qui sait combien rustiques et incomplètes sont les notions de grec et de latin inculquées aux élèves durant leurs classes. « A quoi bon, dit avec dédain ce fin lettré, ennuyer les pauvres lycéens avec des « chrestomathies » ou des morceaux choisis de Cicéron? Est-ce pour dégoûter à jamais les quelques esprits désintéressés ou artistes qui autrement eussent aimé par la suite à découvrir peu à peu, comme firent jadis les humanistes italiens, la grâce ravissante des Muses antiques? Un potache devenu péniblement bachelier éprouve l'horreur de ce qu'il a si péniblement appris. Et tout au plus un très « fort en thème » connaît-il sa littérature grecque et latine comme un commis de librairie peut connaître les livres de sa boutique. Beau résultat, vraiment! Que nos jeunes gens étudient plutôt les langues vivantes ou les cours de la Bourse. Ce sera plus utile que de savoir enfin, au prix de longs et fastidieux efforts, épeler gauchement Tacite ou déchiffrer Horace tant bien que mal. »