D'autres fois, le réformateur est un politicien qui pense à sauver la République en s'acharnant contre la tradition des études gréco-latines. Monstruosité qu'une tradition! Car chacun sait, n'est-ce pas, que voilà l'ennemi, et que la rente remontera, que la terre redeviendra fertile et boisée, que la natalité augmentera, que l'alcoolisme disparaîtra, et que tous les problèmes sociaux enfin se trouveront résolus le jour où nul souvenir d'un passé fumeux et gothique ne subsistera plus en terre française.
Dans l'un et l'autre cas, la menace n'est pas bien grave. Le fin lettré, en effet, n'apporte généralement pas beaucoup de passion dans un débat dont il se soucie peu, au fond ; puis il représente une très petite minorité ; et vous ne voudriez pas maintenant que l'on se souciât de l'opinion des fins lettrés, je suppose? Quant au politicien, il a bien d'autres nobles besognes à poursuivre : le pays qu'il gouverne a pour mission de donner au monde attentif le spectacle de vastes expériences sociales ; il y a là, on en conviendra, du travail plus intéressant, pour un homme d'Etat, que tout ce qui touche aux belles-lettres, ce jeu, cette amusette de mandarins.
Seulement, dans les derniers mois de 1906, le Touring-Club ayant tenu sa séance annuelle, M. Ballif, président, crut devoir s'y élever, au cours de la harangue qu'il prononça, contre l'instruction que l'on donne aux enfants dans les lycées. On leur fait, a-t-il dit, apprendre trop de choses par cœur, et notamment le latin, le grec : une éducation plus pratique serait à souhaiter, par exemple un peu moins de langues mortes et un peu plus d'anglais ou d'allemand[2]. Or, que le président du Touring-Club forme de tels vœux, voilà qui est sérieux et peut alarmer à juste titre un esprit attaché aux études classiques. La très nombreuse et puissante société que l'on nomme Touring-Club poursuit en effet une œuvre admirable en France : les efficaces, les continuels services qu'elle rend au point de vue archéologique et artistique témoignent de l'intelligence et du bon esprit qui l'animent. Si le président, dans un discours officiel, y condamne l'enseignement des langues mortes, il faut voir là l'opinion d'un public étendu, important et assez généralement éclairé… Malgré les assentiments qu'elle peut rencontrer, il me paraît pourtant que cette opinion repose sur une grande erreur.
[2] Dans la Revue du Touring-Club de janvier 1907, M. Ballif a repris et développé cette idée.
Laissons le grec. De plus autorisés présenteront sans peine, et j'espère victorieusement, sa défense. Mais il nous faut de toutes nos forces réclamer, exiger les études latines. Loin qu'on les restreigne ou supprime, supplions qu'on leur attribue une place encore plus grande sur les programmes, comme moyen de culture dont nul autre n'approche, et comme la meilleure discipline pour ennoblir et peut-être aussi clarifier l'esprit.
D'ailleurs l'histoire elle-même et les faits nous servent ici. Sait-on bien que dans le pays le plus utilitaire du monde, en Amérique, on commence à réclamer à grands cris les humanités? Une revue universitaire de Chicago, The School review (juin 1906), en fait foi[3]. Des professeurs de sciences et de médecine demandent que leurs élèves aient une culture générale et littéraire, qu'on leur affine, qu'on leur polisse l'esprit. Un professeur d'hydraulique a été jusqu'à composer un programme où le latin occupe la plus belle place, « avant la géométrie, la physique et l'algèbre ». Le latin est en effet considéré par eux comme la meilleure gymnastique intellectuelle. Et leurs élèves en ont grand besoin, d'une gymnastique intellectuelle, vu qu'ils ne peuvent tirer parti de l'enseignement qu'on leur donne par rudesse d'esprit, par gaucherie, par défaut de souplesse, de précision et d'ingéniosité. Ils n'ont pas pris l'habitude de soigner leur besogne, ils bâclent, ils ne savent pas travailler. Le niveau intellectuel des étudiants baisse, si bien que les jeunes gens américains tombent dans une espèce de paysannerie. Devenus ingénieurs après cela, ils ne sont capables ni d'écrire, ni de parler convenablement ; ils ne peuvent même pas rédiger un rapport utile, et dans toutes les affaires où se trouvent mêlés des ingénieurs, « la plupart des procès viennent de ce qu'ils se sont mal expliqués ». La School review préconise chaleureusement, pour remédier à cet état de choses, les études latines.
[3] V. Les Débats du 5 décembre 1906.
Elle a raison. Imitons-la. Il y aurait à ce sujet une belle campagne à tenter dans les journaux et l'opinion publique : il faudrait que des jeunes gens (et non plus ici des professeurs) démontrassent comment ils n'ont jamais eu que faire de ces fameuses notions pratiques, si puériles et vaines, qu'on s'est ingénié à leur inculquer dans les collèges. Six mois d'expérience en apprendront toujours davantage à un futur mécanicien ou directeur d'usine que trois ou quatre ans de vagues conseils au lycée. Rappelez-vous les absurdes bataillons scolaires : une petite semaine de régiment ou deux heures de manœuvres valaient mieux que ces bêtises. Pour tout citoyen appelé un jour à parler (défendre ses intérêts), à écrire (rédiger des rapports, exposer des affaires, composer des lettres), à penser (ne faut-il pas voter?), il est utile d'avoir acquis la plus grande souplesse d'esprit possible, la meilleure culture, la finesse du raisonnement, le talent d'être clair et précis. Les humanités mènent vite à tout cela.
Et si même elles n'y conduisaient pas aussi sûrement, il y a du moins certaines qualités, entre toutes, que les auteurs latins sont merveilleusement propres à suggérer, par exemple la dignité, la gravité. Il ne convient pas de lever les épaules : un peu plus de gravité nous sauverait de la niaiserie, où nous tombons parfois, et nous préserverait en partie de ces enthousiasmes désordonnés autant que turbulents, dont les suites ne nous font pas toujours honneur. Niera-t-on également que l'estime de soi-même, dont se compose en grande partie la dignité, ne nous fasse parfois défaut? Qu'est-ce que notre admiration continuelle et inexplicable des étrangers, et principalement des Anglo-Saxons? Un citoyen de la grande Rome, jadis, n'éprouvait rien de tel. Au lieu que nous n'osons, nous autres, rien entreprendre, tant nous nous défions sottement ou bassement de nous-mêmes.
Un auteur latin, Ausone, l'a pourtant dit :