Incipe, dimidium facti est cœpisse. Supersit
Dimidium : rursum hoc incipe, et efficies.
Quant à la manière d'exprimer sa pensée ou de l'écrire, il n'est sans doute point d'entraînement ni de sport intellectuel plus propre à nous aider en cela que la version latine. Outre qu'un usage assidu des auteurs latins est de nature à nous donner le goût et peut-être l'habitude du « style noble » — grâce véritable et trop négligée aujourd'hui, — cet usage nous peut apprendre aussi à user d'une syntaxe moins pauvre et moins monotone que celle du XXe siècle. Un sujet, un verbe, un attribut, voilà l'humble canevas de toutes nos phrases contemporaines. Et plus la langue d'un auteur est ainsi mesquine, plus on dit qu'elle est « pure ». Le latin, avec ses longues périodes infiniment variées, nous enseigne au contraire l'art de jeter d'un seul trait sur le papier une idée complète, en un seul paragraphe ou mieux encore en une seule belle phrase, gracieuse ou superbe, ornée d'incidentes toutes diverses entre elles, et aussi bien attachées à la proposition principale que des rameaux délicats à la branche d'un arbre.
Puis les mots latins sont charmants. Leurs significations pleines de nuances aiguisent et forment le jugement, la critique, bientôt le goût. Les verbes, surtout, ont de la malice. Il faudrait les traduire presque tous par « avoir une tendance à… ». D'où l'on ne sait quoi de non-exprimé, d'inexprimable peut-être, qui donne soit à une phrase descriptive, tableau de foule, décor ou portrait, soit à une apostrophe oratoire, le plus tragique, si ce n'est le plus savoureux et surprenant éclat. Ailleurs encore, ce sont des verbes presque trop précis et comme frémissants sur la page. Pour le verbe carpere, le lexique donne ce sens : « enlever quelque chose du temps ou de l'espace », ainsi par exemple qu'on dirait en sport : « il enleva ses trente kilomètres dans l'heure ». Or, Virgile a écrit des poulains qu'on doit les dresser, dès quatre ans, à savoir, sur la vaste plaine, « carpere gyrum… » Les voyez-vous là-bas, les poulains, enlever au galop leur tournant? Mais Horace a dit aussi : « Carpe diem… » Et comment traduire, cette fois? On ne sait. Peut-être par : « Cueille le jour »?…[4].
[4] Dans une des comédies de Maurice Donnay, et comme le héros et l'héroïne se disposent à sortir, celui-ci considère doucement sa frivole amie et se murmure à lui-même : « Carpe diem!… » Se retournant, surprise : « Qu'est-ce que cela veut dire? » lui demande la jeune femme. « Cela veut dire… », il hésite un moment, puis il sourit et répond : « Cela veut dire : Va mettre ton petit chapeau, et viens… » Tout cela dans un verbe latin!
Il n'y a pas que les verbes. Substantifs et adjectifs ont aussi leurs délicatesses. Voici l'un de ceux-ci, entre mille : lubricus. On trouve dans le dictionnaire : 1o glissant, où l'on glisse ; 2o glissant, qui glisse dans la main, poli, lisse ; 3o mobile, inconstant, incertain ; 4o difficile, chanceux ; 5o qui fuit, qui échappe, trompeur. Arrivé à ce dernier sens, qui se défendrait de songer au faune capricieux bondissant le long d'une rive, entre les saules et parmi les roseaux? Or, le faune poursuit la nymphe, elle-même toujours en fuite et souriant un peu plus loin. D'où finalement notre « lubrique ». Le trajet est délicieux.
Ajoutons qu'à lire, qu'à étudier sans cesse les auteurs latins, on peut acquérir le respect et même le culte de la beauté. Car on aura beau dire, les mots français sont usés, pour les collégiens surtout qui n'en sauraient, comme de bons lettrés, goûter encore toute la saveur. Une très admirable phrase française finira toujours par leur sembler un peu fade : leur goût étant mal éveillé, ces « graphies » dont ils ont trop l'habitude ne les toucheront jamais beaucoup. Au contraire le professeur qui leur fait entrevoir la splendide noblesse enclose dans une formule latine, ou tout le charme qui s'exhale d'un mélodieux et doux hexamètre, ce professeur, s'il est adroit, leur présente ce qu'il y a de plus émouvant au monde pour de jeunes esprits, c'est-à-dire un mystère qu'on aperçoit un peu, une merveille à demi tirée de l'ombre, la beauté enfin pieusement recouverte d'un voile comme un objet sacré. Ou plutôt, ce maître habile leur parle des sirènes, que nul ne voit, sans doute, mais qui chantent et qu'on entend sur la mer.
Nous n'avons pas besoin de tous ces raffinements! s'écriera-t-on. Donnez-nous des hommes, des citoyens… Eh! c'est le moyen d'en faire. S'il appartient aux races latines de dominer encore le monde, c'est par l'esprit. Jamais les jeunes Français ne seront assez cultivés. Plus on les aura rendus fins et sensés, d'autant mieux ils se gouverneront. Plus ils auront de noblesse et d'élévation dans l'esprit, d'autant plus vite perdront-ils cette pusillanimité qui leur nuit. Préparons de bons humanistes pour obtenir seulement des hommes raisonnables et assez intelligents.
Des citoyens, des soldats, des législateurs? Mais ceux qui ont fait la Révolution et l'Empire lisaient avec goût Tite-Live et Tacite, ne parlaient que des Gracques et rêvaient de César.