La beauté parfaite est dans la sculpture antique, et point ailleurs. C'est là, uniquement là, qu'on la trouve. L'art avec lequel les artistes anciens surent interpréter la vérité est à jamais perdu.

Seules pourtant, les figures équestres gênent un peu. On ne sait quoi de théâtral choque, même dans les plus appréciées. Les personnages ont toujours l'air de chevaucher des bêtes qui se retiennent. Jamais le cheval ne se porte franchement en avant. Jamais le cavalier ne paraît réellement s'en occuper. Pourquoi?

Voici, à ce sujet, plusieurs remarques, des notes — et quelques réflexions techniques.

Posons tout d'abord ce principe que tous les chevaux réellement bons, c'est-à-dire courageux, ardents, pleins de sang enfin, ont une tendance à donner plus qu'on ne leur demande, à augmenter sans cesse le train dont on les veut mener, et qu'il les faut toujours retenir. Ils prennent leur point d'appui et tous (plus ou moins, bien entendu, suivant leur disposition naturelle ou l'adresse de leur cavalier) tirent sur les rênes afin d'aller de plus en plus vite. Si l'on n'a pas une science d'écuyer consommé, on ne saurait empêcher une monture très vigoureuse de tirer. Pour y parvenir, il faut monter avec un doigté infini, après avoir soigneusement embouché son cheval, en choisissant parmi tous les mors et filets dont on dispose aujourd'hui, ceux qui lui conviennent le mieux. Et, d'autre part, un cavalier qui ne possède point une excellente assiette se trouve par là même incapable d'acquérir cette délicatesse et cette légèreté de main nécessaires pour tromper un cheval, pour l'amuser, pour l'empêcher enfin de se ruer brutalement devant lui en pesant comme un furieux sur la bride.

Observons de plus qu'un cheval puissant et chaud, que l'on conduit sans art, tire un peu davantage chaque fois ; et que si l'on n'a point alors, outre des bras solides et des mors ingénieux, de bons et confortables étriers pour se bien établir et caler sur la selle, il devient, je ne dis pas difficile, mais impossible de le tenir. La bête vous mènera où elle voudra, et à l'allure qu'il lui plaira, c'est-à-dire la plus folle.

Or, les anciens embouchaient leurs chevaux de la façon la plus rudimentaire, avec des mors primitifs, ou plutôt de simples filets[5]. Et aussi, et surtout, ils montaient sans étriers. Xénophon leur recommande même[6] de se tenir non point assis comme sur un siège, mais droits, comme s'ils fussent debout, les jambes écartées. Quelle assiette pouvaient-ils donc avoir ainsi? Et comment, dans de telles conditions, eussent-ils pu rester maîtres de montures très généreuses, ou véritablement fortes, et violentes par conséquent? Si leurs chevaux avaient alors fait preuve d'une qualité remarquable, il est à croire qu'ils ne les eussent pu diriger, étant donnés leurs procédés rustiques et leur manière de monter, ni retenir en rase campagne, ni même dresser, ou seulement essayer de dresser. Un pur sang nerveux, de nos jours, ou quelque fougueux irlandais aurait vite fait de jeter par-dessus ses oreilles quiconque s'aviserait de vouloir le monter à la grecque.

[5] Xénophon, dans l'Equitation, X, décrit deux ou trois espèces d'embouchures, assez heureuses, il est vrai, mais cependant insuffisantes, c'est-à-dire soit trop dures, soit trop douces pour dominer ou ne pas irriter un cheval trop « en avant ».

[6] Equitation, VII.

On peut donc déjà soutenir sans trop de témérité, et d'après ces premières réflexions, — toutes naturelles, n'est-ce pas? — que les chevaux antiques devaient être plus médiocres et froids que robustes et allant.

Une objection. Les cavaliers de Saumur sont capables de conduire partout des chevaux impatients, même dans la plus vive ou dure chasse, en se passant d'étriers, voire de selle au besoin. Ils accompliront ce joli travail grâce à leur tact équestre, à leur main habile, exquise. Oui, sans doute. Mais ce sont les cavaliers de Saumur, c'est-à-dire les meilleurs de France, sinon d'Europe. Ce seront encore avec eux quelques autres raffinés, très rares, je l'affirme, qui en arriveront là à force de science et d'expérience. Et l'on ne saurait croire que les Grecs et les Romains, qui, tous, montaient presque à cru et sans beaucoup d'étude, aient eu la maîtrise que l'on n'acquiert de nos jours qu'à Saumur ou dans quelques cercles extrêmement restreints de fervents cavaliers. Ni la science des chevaux, ni l'équitation n'étaient fort développées dans l'ancien monde. On ne connut point de Saumur en Attique, non plus que dans la Ville Eternelle. Comment donc toute une cavalerie de simples soldats aurait-elle possédé des talents qui n'appartiennent aujourd'hui qu'aux plus adroits, qu'aux plus excellents spécialistes?