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Les anciens se mettaient en selle, s'ils étaient malades ou âgés, en se faisant enlever par un palefrenier[7]. Mais, autrement, ils sautaient sur le dos du cheval en se servant de la crinière, ou bien en s'aidant de leur lance qu'ils appuyaient contre le sol. Certaines statues d'amazones semblent indiquer cette manière de s'y prendre[8]. Les chevaux qui supportaient sans trop de colère ces brusques exercices de voltige, et cela dès le départ, dès le premier contact de leurs cavaliers, témoignaient d'un naturel étrangement pacifique. Je me hâte d'ailleurs d'ajouter que ce second argument n'est pas des meilleurs. Car le dressage endort bien des susceptibilités chez un animal, et nous voyons partout des écuyers ordinaires user aisément de cette mise en selle sur des chevaux souvent nerveux. Pourtant la remarque n'aura pas été tout à fait vaine, si on la joint à ce qui précède et à ce qui va suivre.
[7] Xénophon, Equitation, VI.
[8] L'Amazone Mattei, au Vatican, galerie des Statues.
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Comment faut-il se représenter les chevaux antiques? Outre les statues équestres, nous les voyons sur les bas-reliefs, sur les peintures, aux flancs des vases et des sarcophages, aux frises du Parthénon : ce sont des doubles poneys, lourds et ronds, des cobs gras, avec de gros membres et très peu d'encolure. Et répondons tout de suite ici à une observation que l'on fera peut-être : les cygnes des Lédas, dans l'art antique, nous apparaissent comme semblables à de modestes oies ; les panthères des Bacchus ont l'air de chiens d'appartement, ou de chats ; les coursiers des Dioscures sont manifestement réduits à la taille de petits chevaux de polo. Il est certain que la tradition imposait aux artistes de sacrifier parfois les proportions, et de représenter la figure d'un dieu ou d'un héros comme beaucoup plus importante et plus grande, relativement, que les attributs, les animaux, parfois même les personnages qui l'accompagnent[9].
[9] Burckhardt, Cicerone, Art ancien, pp. 76, 102, 113.
Evidemment. Pourtant, cette tradition ne pouvait sans doute commander la même réserve dès qu'il ne s'agissait plus de figures héroïques ou divines, mais de simples humains, comme pour les cavaliers du Parthénon, par exemple. Ceux-ci, du reste, ne semblent pas chevaucher des bêtes dont le sculpteur a volontairement diminué la taille, mais bien des poneys, de vrais poneys, grossement bâtis. On retrouve les mêmes proportions exactement sur la fameuse coupe d'Orvieto (musée de Berlin), où les cavaliers athéniens, passant la « dokimasie », présentent aux magistrats des animaux qui seraient réformés pour défaut de taille par tous nos régiments de cavalerie légère ; et sur les arcs de triomphe et autres monuments romains où les chevaux, un peu plus grands cependant, ne dépassent pourtant point la plus petite moyenne, et gardent dans leur structure cet air de lourdeur, majestueuse quelquefois, brillante même, mais au fond chétive. La moindre comparaison de tous ces animaux à têtes énormes et à petits muscles avec quelques-uns de nos beaux et puissants chevaux modernes, serait pénible.
Notons encore que sur les monuments comme sur les vases anciens, nous verrons presque toujours les vaches et les taureaux des sacrifices représentés selon leurs proportions normales et justes. Il y a donc peu de raisons pour que seuls les chevaux aient été, sauf dans les statues et dans les groupes où se trouvaient des héros ou des dieux, rapetissés de parti pris ; et nous pouvons, par conséquent, bien établir leur modèle en général : des cobs assez communs, sans encolure, et trop en chair. On se méfierait aujourd'hui d'animaux qui présenteraient cette apparence, et il y a de fortes chances pour que, tout en restant peut-être d'assez convenables routiers de service, ils n'aient ni force réelle, ni vitesse, ni fougue, ni cœur, ni rien[10].
[10] On peut citer ici l'exemple du hideux cheval de Marc-Aurèle, qui se trouve à Rome sur la place du Capitole, et qui est tout à fait pareil à ces animaux de cirque forain sur lesquels des écuyères en maillot dansent et font des tours. Une pareille bête ne pouvait certainement galoper que sur place.