Il ne faudrait pas non plus être dupe de l'allure caracolante et indomptée que les artistes leur ont donnée le plus souvent, soit dans la cavalcade du Parthénon, soit ailleurs. Précisons, en effet : en quoi consiste tout le brillant des chevaux anciens? Uniquement en ceci, qu'ils se cabrent toujours. Or, cette éternelle cabrade n'est qu'un paisible exercice de manège. On apprenait aux chevaux de parade, que montaient les chefs, à se dresser continuellement sur les jambes de derrière. Xénophon consacre tout un chapitre à cet enseignement spécial[11]. Voyons donc là le travail de chevaux bien mis plutôt que l'impatience d'animaux pleins de sang. Et n'oublions pas, en outre, que cette cabrade n'était aussi qu'une des seules façons que l'on eût alors de représenter tout simplement le galop[12].

[11] Equitation, XI.

[12] Salomon Reinach, la Représentation du galop dans l'art ancien et moderne.

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Il y a dans l'Anabase[13] un passage qui m'a toujours surpris. Arrivés enfin sur le bord de la mer, à Trapézonte, les Grecs, après un mois de repos, donnèrent des jeux, dans lesquels ils firent courir des chevaux : ceux-ci devaient descendre une pente rapide ; puis, parvenus au rivage, revenir et remonter jusqu'au sommet d'une colline. C'était là un parcours dur, assurément. Mais la seconde partie, la montée, en fut, paraît-il, accomplie avec peine, « au pas ». Si les chevaux avaient été très bons, jamais ils n'eussent, courant ensemble, et dans l'émulation d'une lutte, gravi même une pénible montée « au pas ». Il vaut mieux conclure que ce n'étaient que des bêtes de somme, sans courage et sans qualité. Peut-être aussi le parcours était-il immense et de nature à les épuiser complètement? Mais comment supposer qu'un général aussi avisé que Xénophon eût permis qu'on risquât d'abîmer, dans une épreuve pareille, des coursiers qui devaient après cela, et à travers mille périls, ramener jusqu'en Grèce ses hommes et les bagages?

[13] L. IV, chap. VIII.

Une preuve de la médiocrité des chevaux de selle, dans l'antiquité, peut aussi être tirée de la supériorité certaine qu'eurent précisément sur ceux-ci les chevaux de trait. Les grandes épreuves de l'hippodrome sont des courses de chars ; quant à celles des chevaux montés, beaucoup plus rares, on n'en parle guère, on semble à peine s'en être soucié. Ce sont les conducteurs de chars que le peuple acclame, les quadriges vertigineux que les poètes chantent, et si les propriétaires de belles écuries faisaient de gros sacrifices, ce n'était qu'en vue des seules luttes d'étalons, de juments ou de poulains attelés. Il faut donc que les meilleurs animaux eussent été réservés pour les chars. On montait les médiocres.

Mais aussi pouvaient-ils tirer à leur aise, les quadriges : leurs cochers, arc-boutés en arrière, le torse entouré de cuir et comme corseté, les guides passées autour des hanches[14], ils semblent en avoir eu, comme on dit, plein les bras. Eh bien, rapprochons ceci de ce que j'avançais au début de ces notes : les seuls bons chevaux antiques, qui furent évidemment ceux qu'on attelait aux chars dans l'hippodrome, tiraient comme des fous, et eussent sûrement échappé à de simples cavaliers.

[14] V. la statue du Cocher, au Vatican, salle du Bige.

Les anciens n'ont, du reste, même en vue des courses de chars, particulièrement distingué ni amélioré aucune race chevaline. Nulle d'entre elles n'était donc nettement préférable aux autres. Les auteurs grecs et latins citent comme remarquables des produits de tous les pays, sans guère insister sur aucun. Il n'y a peut-être qu'un certain cheval des Asturies qu'on retrouve assez souvent ; mais ce n'était qu'un trotteur[15].