Quelle fortune il y eut depuis! Barbey d'Aurevilly lui-même fit d'ailleurs de son mieux pour acclimater par son propre exemple, dans le monde des lettres, cette espèce de turbulence grandiose et d'éloquente folie qu'il prenait peut-être, le grand visionnaire, pour du dandysme. Comme si l'insolence et l'habit bleu de cet irritant Brummell pouvait rien avoir de commun avec les carnavalesques fantaisies d'un Barbey d'Aurevilly et sa furia toute française! Quoi qu'il en fût, on prit dès lors peu à peu l'habitude de nommer « dandysme » non plus tant une façon de s'habiller, ni même de parler, qu'une certaine discordance entre les actes qu'une personne accomplissait dans la vie et la façon dont elle les accomplissait. Par exemple Barbey d'Aurevilly, inventeur et — croyaient les gens de lettres — modèle du dandysme, avait exalté l'Eglise et célébré la religion sur le ton le moins pieux qui fût ; il avait baisé la mule du Pape un peu à la façon de ce baron féodal qui, pour baiser le pied de son suzerain, porta si rudement ce pied à ses lèvres qu'il fit choir tout de son long le haut seigneur par terre. Le contraste entre la louange religieuse et le ton peu chrétien déconcerta les critiques, et l'on cria de toutes parts au dandysme.

Baudelaire, après Barbey, parla de la mort comme un amateur ferait d'une plante rare ou d'un parfum de choix : dandysme. Les parnassiens voulurent traiter avec une impassibilité apparente des sujets pathétiques : dandysme. Tout ce qui parut un tant soit peu, à tort ou à raison, recherche d'attitude ou d'élégance, tout ce qui dérouta ou surprit un instant, les psychologues de salon, les dilettantes, les décadents, Paul Bourget en son temps, Maurice Barrès au nôtre — on voulut voir partout des dandys. Rien de plus exagéré.

Les hommes à la mode eux-mêmes, à présent, justifieraient très mal ce titre. Il y a quelques années, l'Angleterre adula et glorifia le poète et le causeur Oscar Wilde. Recherché, somptueux et raffiné, très spirituel et contant à merveille, cet esthéticien fashionable mérita peut-être un peu mieux que tant d'autres qu'on eût parlé de dandysme à son sujet. Mais sa vie finit tristement. On dit aussi que le prince de Sagan, naguère, eut de l'esprit ; mais quand même cela serait, nous voilà bien loin de Brummell! Et ce n'est point M. Robert de Montesquiou lui-même qui nous y ramènera, tout dandy que certains publicistes l'ont fait.

Il n'y a plus de dandys. Il n'y en aura plus jamais. Le monde où l'on brille est trop vaste, trop encombré et trop dispersé, maintenant, pour qu'une suprématie indiscutée s'y puisse établir. Puis, allez donc faire l'insolent!… Ce sont là mœurs d'autrefois. Pourtant un homme est mort voici moins de quinze ans, qui avait encore poussé jusqu'à la passion et jusqu'au grand art les plaisirs de l'impertinence : ce fut le légendaire et anachronique boulevardier, le brillant escrimeur Alfonso de Aldama. Mais il n'était pas un dandy puisqu'on le contestait, puisque l'on se fâchait de ses incartades, et qu'il allait pour cela sur le pré tous les mois. Voyez-vous Brummell avec un duel sur les bras! On n'ose seulement songer à ce qui fût arrivé s'il eût dû, pour se battre, déranger les plis de son illustre cravate…

On m'objectera peut-être aussi M. Gabriele d'Annunzio, dont les chevaux, les chiens, le mandat politique, les collections d'art et les préfaces… Mais, allons donc! qu'on ne nomme point Gabriele d'Annunzio un dandy! C'est lui faire tort. Il n'est qu'un grand, qu'un admirable artiste, tel qu'on en vit beaucoup dans son pays à l'âge d'or de la Renaissance. Il s'exprime dans ses préfaces sur le ton de Benvenuto Cellini : il en a bien le droit!

Non, que les chroniqueurs s'y résignent, mais sur le boulevard comme dans les lettres, et comme partout, les dandys ont vécu.

NOBLESSE CHEVALINE

Dès le XVIIIe siècle, le goût du sport déconcertait les Français. D'honnêtes gens rapportent avec indignation que l'on eut toutes les peines du monde à empêcher la reine Marie-Antoinette de posséder (ô scandale!) des chevaux de courses. « Et qu'alliez-vous faire en Angleterre? disait Louis XVI au duc d'Orléans. — Sire, j'y apprenais à penser. — Les chevaux, sans doute », répliquait le gros roi du ton le plus bourru. « Comme si, s'écrie un personnage de Restif de la Bretonne, comme si les jambes de leurs coureurs exerçaient les jambes des chevaux de nos postes, de nos dragons et de nos hussards! » Personne enfin n'y entendait rien.

Sous la Restauration, on n'avait pas encore compris. Mme Emile de Girardin, qui, sous le pseudonyme de vicomte de Launay, rédigeait à la Presse de célèbres Courriers de Paris, criblait d'ironies mondaines et de blâmes distingués le nouveau divertissement de la bonne société. Adolphe Dumas, dans une pièce représentée en 1847, craint de ne bientôt plus voir à Paris, grâce à l'envahissement des jockeys et des courses, « ni Français, ni France, ni patrie. » Et Alphonse Karr lui-même écrit avec trivialité, comme toujours, mais cette fois sans bonne humeur, dans ses Guêpes de mai 1841 : « Le prétexte est l'amélioration des races de chevaux en France. Jusqu'ici, on n'a fait, pour l'amélioration de la race, qu'estropier et tuer les individus. »

En cette même année 1841 paraissait, sous le titre La Comédie à cheval, une petite brochure, aujourd'hui rare et recherchée ; elle était signée Albert Cler, et illustrée assez drôlement dans le goût du temps[24]. Cet Albert Cler aimait les chevaux, sans doute ; seulement il était très ancien régime, et n'appréciait que les montures de parade, les courbettes et les grâces solennelles des anciens manèges ; l'invasion des pur-sang d'outre-mer lui semblait barbare. A son avis, le cheval arabe était demeuré le « roi des coursiers généreux » ; et il ne fallait point lui parler de ces bêtes anglaises, hautes sur pattes et dégingandées, dont, assure-t-il, la meilleure n'eût peut-être pas trouvé acheteur pour trois cents francs sur le marché aux chevaux.