Ou plutôt, si! on les revoit de temps à autre dans Paris, les pauvres, mais en quel état! Affublées de robes sombres, perdues dans la foule, indiscernables au théâtre ou au restaurant, humbles passantes ou figurantes sans importance, elles ont perdu leur joyeux sourire du mois d'août et leurs fraîches couleurs, et ces cotillons courts, ces blouses légères et parfumées, ces chapeaux de paille qui les coiffaient si galamment. Elles cheminent au Bois de Boulogne ou rue de la Paix, modestes, furtives, et fort éclipsées par le luxe des courtisanes orgueilleuses et des « belle madame Une Telle ». A peine si on les distingue.
A quoi tient donc ce phénomène? A notre imagination surexcitée pendant les mois dits « de vacances ».
En effet, les petits Parisiens, dès qu'ils savent épeler, s'ennuient beaucoup d'octobre à juillet. Cela vient de ce qu'ils lisent, émerveillés, dans les livres qu'on leur donne, d'admirables aventures de guerres, de voyages, des récits merveilleux de cape et d'épée, des histoires fantastiques et des contes de fée ; puis, la tête en feu, enivrés et vibrants comme des poètes, les pauvres petits s'en vont après cela traîner leurs guêtres à travers des rues sinistres, parmi de mornes fiacres et d'affreux autobus. Comment voulez-vous que leurs beaux rêves tumultueux s'accommodent d'un tel décor? Ils s'ennuient, vous dis-je, et cruellement, dans cette Ville-Lumière, où de plus on les met au collège.
Mais arrivent « les vacances », et la fugue au bord de la mer : quelle griserie! La liberté, les jardins pleins de secrets, la falaise immense, les dunes où l'on suivra Bas-de-Cuir sur le sentier de la guerre!… Tous les petits garçons de Paris ont de la sorte contracté, dès leurs plus jeunes ans, l'habitude de « rêver double » et d'être étonnamment heureux pendant août et septembre. Qu'à cet émoi se soit en outre venu joindre, vers l'âge de douze à treize ans, l'éveil des premières amours, presque invariablement nées à l'ombre de quelque casino — et l'on conçoit que nous devions nous trouver tous encore un peu attendris, un peu affolés d'avance et comme en état d'ébriété sentimentale, dès que nous approchons seulement d'une plage…
D'alertes jeunes filles y viennent alors à passer légèrement sous nos yeux. Elles se profilent avec grâce, blanches sur l'horizon bleu, ou gris perle, ou pourpre. Le petit garçon que nous avons été s'est réveillé au rythme des vagues. Une émotion nous a saisis, et aussitôt nous ne critiquons plus, nous croyons voir des sirènes irrésistibles où il n'y a que de petits êtres assez gentils seulement… Ce sont des libellules, écloses pour nous au soleil des plages, et qui vont nous éblouir durant sept à huit semaines, pour disparaître ensuite en octobre, ayant bien chanté, bien dansé, bien séduit tout l'été.
Les libellules des plages, contrairement aux autres insectes, redeviennent chenilles : c'est quand elles rentrent à Paris.
LA PISTE
CONTE DE NOEL
A Pierre Valdagne
Mon ami Francis Ducat se conduisait selon les principes de la raison. Autant dire qu'il était insupportable.