Toutefois je l'aimais bien, parce que c'était mon ami intime. Vous savez ce que l'on nomme un ami intime?… C'est un fâcheux, qui a le droit d'entrer chez vous à toute heure, qui tutoie votre valet de chambre, ou peu s'en faut, qui boit sans se gêner votre meilleur porto, fume vos cigares, critique la distribution de votre appartement, votre manière de vous habiller, vos plus chères habitudes, et jusqu'à votre conduite quotidienne, vous dit mille choses désagréables enfin, et survient toujours quand vous souhaiteriez d'être seul ; d'autre part, on l'aime tendrement. Pourquoi? On ne sait pas. Parce qu'il est l'ami intime : personnage incommode, mais cher! On se mettrait au feu pour lui.
Mon ami intime Francis Ducat se conduisait donc suivant les principes de la raison. Il disait aux pauvres : « Voici mon obole, chers frères. Je vous la donne, moi aussi, pour l'amour de l'humanité. Mais j'ai tort, car en encourageant votre mendicité, j'offre une prime à la fainéantise. » Il répondait aux riches : « J'accepte vos invitations, et vous rendrai toutes vos politesses ; mais à regret, car en me montrant chez vous avec assiduité, je vous autorise à croire que votre luxe me charme, et je n'ignore pas les ruines et les misères qui forment la rançon de ce luxe cruel. » Deux femmes, l'une laide et l'autre jolie, venaient-elles à lui sourire, qu'il saluait cérémonieusement la première et lui parlait aussitôt de féminisme, puis ne manquait point à baiser la main de la seconde en murmurant : « Quelle injustice! » Quand je lui parlais avec feu d'une belle statue, d'un beau livre, il partageait mon enthousiasme, pour ajouter ensuite : « N'oublie pas, mon cher, que la beauté peut revêtir toutes les formes, et qu'une œuvre entièrement différente de celle-ci ne méritera pas moins d'éloges… » Je ne pouvais souffrir mon ami Francis Ducat, que j'aimais tant.
Un jour, le 24 décembre, il vint me trouver après le déjeuner, et à brûle-pourpoint : « Ouste! me fit-il, prends ta plume et envoie des petits bleus à tous les Parisiens ou Parisiennes qui t'attendent demain. Je t'emmène à Saint-Prix.
— Mais…
— Allons, allons, quel projet avais-tu?… Quelqu'un de ces absurdes réveillons, sans doute, où l'on essaie d'avoir l'air de s'amuser jusqu'à trois heures du matin en buvant l'éternel champagne. Tu n'iras pas. Le grand malheur! Au lieu de cette fête morne et prévue, je t'enlève en auto demain matin. La neige a beaucoup fondu, les routes sont praticables. Nous arrivons à Saint-Prix pour déjeuner… »
Francis Ducat possédait à 35 kilomètres de Paris, près d'un village nommé Saint-Prix, une vieille maison ornée d'un jardin français et commandant un petit parc et une ferme. Le décor y serait charmant, sans aucun doute, et pour peu que la neige le couvrît, parfait en un jour de Noël.
« — Tu es fort aimable, Francis. Antoinette, toutefois, qu'en feras-tu?… »
Car mon ami était marié. Et la personne blonde et fine qui portait son nom me semblait si délicieuse que je me reprochais chaque jour de ne le lui point dire. Mais que voulez-vous! un ami intime… on ne peut le trahir sans remords : et c'est si bête, un remords, si ennuyeux!
« — Antoinette est partie depuis ce matin, me répondit Francis. Elle est étonnante, cette petite : elle devient tout à fait campagnarde. Pour un oui, pour un non, elle se sauve là-bas…
— Comment, cette fleur de serre, cette fanatique du théâtre, et des bridges, et des thés?…