— On ne peut plus la tenir ici, mon cher… Donc, c'est convenu, à demain? »
Je levai les yeux vers la fenêtre : Paris était ignoble et, à cause du dégel qui commençait, larmoyant et dégouttant. Les champs et les bois de Saint-Prix devaient encore étinceler, au contraire, sous leur voile blanc. J'acceptai.
Le lendemain, à l'heure dite, nous traversions Paris dans la bonne limousine de Francis, et bientôt volions hors de la ville, à travers le faubourg. Mon vieil ami était terrible, ce matin-là. Que ce fût l'équipée qui l'eût mis en verve, ou qu'il trouvât une occasion exceptionnelle de s'écouter discourir dans le demi-silence de cette voiture bien suspendue, il parla vraiment d'abondance, et ne demeura sans avis sur aucun sujet. Politique intérieure, diplomatie, réformes militaires, avenir de l'Eglise, morale publique et privée, littérature, beaux-arts, voyages, sports, hygiène, et même gastronomie, il m'étonna plus que jamais par ses clartés de tout. Je l'envoyais secrètement à tous les diables.
Aucune difficulté ne l'arrêtait, pour délicate qu'elle fût. « Les maris trompés sont des sots, affirmait-il. Ils ont mal choisi leurs amis, voilà tout, sinon leur femme. Dame! soyons logiques : un homme de goût et d'esprit doit pouvoir placer son entière confiance en ceux dont il s'entoure… »
A ce moment, j'effaçai avec mon gant la buée qui couvrait la vitre : nous courions en pleine campagne, et tout était blanc, comme je l'avais prévu, sauf la route. Francis dissertait toujours :
« — Les logiciens, vois-tu, les logiciens seuls nous sauveront. Nous avons assez de poètes et de dilettantes. Il est temps que nous devenions pratiques, enfin, et logiques, surtout! Raisonnons, déduisons à propos du moindre incident, de l'oiseau qui passe, de l'insecte qui bruit, d'un bout de papier trouvé à terre par hasard. C'est une bonne hygiène spirituelle, et Sherlock Holmes, ma foi, est un excellent maître. Nous nous sommes trop longtemps soumis à une politique d'inspiration ou de sentiment, à une religion dégradante et à des superstitions ridicules. Cette fable inepte du petit Noël, tiens, puisqu'à propos c'est aujourd'hui le 25 décembre, eh bien! je la condamne de toutes mes forces. Oui, oui, je t'entends, tu m'objecteras la fête traditionnelle des petits et l'innocuité de cette amusette… Erreur! Elle accoutume tous ces enfants, dont il faudra plus tard faire des hommes, à croire au merveilleux, presque aux fées. On prépare ainsi pour l'avenir des rêveurs et des écoute-s'il-pleut. C'est détestable. Je voudrais que le fait de donner ou de recevoir des « cadeaux du petit Noël » devînt un délit… »
Sur ces derniers mots, grâce au ciel, la voiture s'arrêta. Le mécanicien ouvrit la portière, et montrant un chemin qui s'allongeait, tout couvert de neige, au pied d'un grand mur : « Voyez, Monsieur, dit-il à Francis, nous sommes arrivés. Voici le raccourci qui longe le parc de M. Letaillis. Seulement, je n'ose pas m'y engager : c'est plein de neige, on ne voit ni les ornières, ni les trous. Je ferai le tour par la grand'route, qui est bonne et en plein dégel…
— Si nous allions à pied! s'écria Francis en se tournant vers moi. Tu as des caoutchoucs, moi aussi, nous ne mouillerons pas. C'est quinze cents mètres à faire sur ce beau tapis immaculé, regarde… Ça nous dégourdira. Puis, à pied, nous pourrons couper par le potager.
— Monsieur a-t-il la clef? demanda le mécanicien.
— Oui, oui… »