—«Alors quoi? dit Roblin,—il veut une bague?»

—«Presque!—Il veut qu'on lui fasse une plaque d'identité en aluminium, pour que la 11e escouade et les autres voient bien, s'ils l'attrapent, qu'il est à nous, et ne puissent pas dire que c'est un chat perdu, un chat sans famille et sans défenseurs!»

Vous devinez avec quel amour fut fondu l'aluminium, avec quel soin fut gravée cette inscription, sur les deux côtés de la plaque:

RATULES COPAINS
CHAT DE GUERRESONT PRIÉS
1er POILU A LA 2e ESCOUADEDE NOUS RAPPORTER RATU,
3e SECTION, 3e COMPAGNIE S'IL SE PERD.
168e D'INFANTERIENOUS RÉPONDONS
SECTEUR 48.POUR RATU.

On lui fit le plus ravissant collier rouge, de drap, de cuir et de ficelle artistement tressés; ce rouge, l'éclat de l'aluminium bien poli, donnaient beaucoup de piquant à la physionomie déjà si spirituelle de notre petit héros. Sans doute crut-il que sa parure l'autorisait à tout? il dut continuer à rôder autour du cuistot de la 11e, car la rumeur courut que des pièges raffinés avaient été dressés... Mais Ratu sut les flairer, ne pas s'y laisser prendre, et y laisser tomber, en s'accroupissant au-dessus, l'expression suprême de son mépris. Le cuistot en eut la jaunisse, dut être évacué et mis au repos pendant un mois.

Je ne vous parle point des combats homériques que Ratu livra aux audacieux, cyniques et pullulants rats des tranchées: son nom l'obligeait à en exterminer des quantités, et Ratu faisait consciencieusement son métier, en honnête chat français. Il ne cachait point son orgueil légitime, quand il voyait étalées à ses pieds ses victimes de la nuit. Il avait alors tout à fait l'air de la panthère noire du Jardin des Plantes, réduite à une taille plus commode pour voyager dans une musette. En multipliant les hécatombes, Ratu rendait à ses amis le plus grand des services, et l'on ne se privait pas de le remercier, par des gourmandises et des félicitations, qu'il acceptait avec ravissement.

Une nuit, l'escouade de Ratu, en cantonnement d'alerte, était installée dans une ferme démolie. La 2e avait la garde du drapeau, qu'on avait installé sur deux faisceaux, sous un hangar. Fiquet et ses camarades dormaient sur le sol, embossés dans leurs couvertures ou leurs sacs de couchage, en attendant leur tour de faction. Le feu de branchages flambait si bien que Ratu sortit de la musette de Fiquet, et vint s'installer auprès, regardant fixement monter la flamme et voltiger les étincelles... A quoi pensait Ratu, en regardant le feu de bivouac? Jamais personne ne le dira, mais Fiquet s'était éveillé: il avait vu la silhouette noire de son ami se détacher comme une ombre chinoise sur la clarté du foyer... Le demi-sommeil embrouilla les choses grises, Fiquet crut se voir en sentinelle, à la porte du hangar... Que gardait-il? Le drapeau, le foyer, un chat?...

Et dans son rêve, des voix étranges prirent la parole:

Le feu
Je suis le feu qui danse et qui répand la joie.
Aux temps d'avant l'Histoire, en l'ombre des forêts,
Déjà les hommes vénéraient
L'alerte flamme qui rougeoie
Et rôtit le repas longuement espéré.
Cet âtre des aïeux, foyer rudimentaire
Fait de trois pierres sur la terre,
Déjà pour eux était sacré.
Le chat.
Jadis comme aujourd'hui, l'ami de la chaumière
Fut toujours moi, le chat, dont le calme ronron
Se marie en sourdine aux chansons coutumières
De l'eau qui bout dans le chaudron.
Que les traditions sont pour moi vénérables!
La pierre du foyer est tout mon horizon;
Un culte habite seul mon cœur impénétrable:
L'amour fervent de la Maison.
Le drapeau.
Au-dessus des hameaux, en le calme du soir,
De modestes fumées
Qui semblent s'évader d'agrestes encensoirs,
Emportent, résumées,
Les intimes vertus des honnêtes logis...
Que de forces morales,
Efforts quotidiens d'humbles cœurs élargis,
Montent dans ces spirales
Vers l'arc-en-ciel sacré fait de nos trois couleurs!
Vous êtes rassemblées,
Ames de mon pays, franches comme des fleurs,
Dans ma vaste envolée!
En l'essor radieux des plis rouges, blancs, bleus,
Souriants et sévères,
Le patrimoine ancien des devoirs scrupuleux
Persiste et persévère.
Le passé merveilleux dont vous êtes issus
Palpite dans mon aile,
O mes fils!—Défendez le glorieux tissu
De la France éternelle!
Le soldat.
Drapeau, cher drapeau, puisqu'en toi
Tout ce que j'aime vit et bouge,
Je te donne mon beau sang rouge
Comme les tuiles de mon toit.
Je te donne mon âme blanche
Comme la neige aux champs frileux.
Je te donne mon rêve bleu
Comme le ciel d'un beau dimanche.
Je me consacre et j'obéis
A l'orgueil d'être un point infime
De ta trame ardente et sublime,
Drapeau vivant de mon pays!