Or, je puis vous dire où est notre ami le chat de guerre, et à quelle besogne il s'emploie: mais, pour le rejoindre, il faut, bien que cela ne soit pas trop ragoûtant, aller dans un petit poste allemand.—Là, trois soldats boches: Hans, Karl et Fritz, seuls survivants de leur détachement, se cachent, depuis trois jours et trois nuits, sans oser bouger, car leurs compatriotes se sont repliés en arrière de leurs lignes, les laissant isolés, presque à la merci des Français.

Ils ont grand' faim. Leur mauvais pain s'épuise. Ils parlent tout bas, de peur qu'une patrouille française ne les entende. Bientôt ils n'ont même plus le courage de parler. Ils se tiennent mornes, farouches, attendant le pire. Rejoindre leurs camarades?—Il faudrait quitter ce trou, où, somme toute, on est à l'abri. En les voyant déguerpir, les Français les cribleraient de balles: ce serait la mort certaine. Mieux vaut rester là. D'ailleurs, à quoi bon rejoindre leur régiment, si orgueilleux au commencement de la guerre, si las aujourd'hui? Où sont les hymnes triomphales du début, les grandioses bombances dans les villages incendiés, où l'on était à la fois ivre de vin, ivre de la certitude qu'une victoire colossale et immédiate attendait les maîtres du monde?—Aujourd'hui, les maîtres du monde ont l'oreille basse. La lutte se prolonge, chaque jour la victoire est plus lointaine: tous les compagnons de la mobilisation ont été tués. On a reculé. On se cramponne au sol, mais c'est pour n'être pas chassés; on est même bien fatigué de se cramponner; on n'en a presque plus la force: mal nourris, on n'ose plus croire aux belles paroles que les chefs jettent d'un air hargneux. Ils prétendent qu'on est victorieux partout, sur tous les fronts. Alors, pourquoi sont-ils si furieux, pourquoi recule-t-on, ayant de plus en plus faim? Quand on est victorieux, la guerre est terminée; la guerre dure, c'est donc qu'on n'a pas la victoire, que les chefs mentent, que l'on ne peut plus croire à rien. Les lettres du pays ne parlent que de misère, de famine, de fusillades dans les rues. Reverra-t-on jamais la petite salle à manger où la bière et la choucroute étaient si succulentes, où il était si doux de jouer des valses sur l'harmonica, le dimanche, pendant que la femme et les enfants écoutaient émerveillés! O béatitude céleste! Délicatesses! Charcuteries!...

—«Miaou!»

—«As-tu entendu?» dit Fritz, en allemand, naturellement.

—«C'est un chat qui miaule!» répond Karl.

—«Si on pouvait l'attraper, continue Hans, ça ferait un bon civet, avec de la gelée de groseille.»

—«On n'a pas de gelée de groseille!» soupire mélancoliquement Karl.

—«Mais on a le chat.»