—«Il est bien difficile!—Nous en mangeons, nous!»

—«C'est qu'il est mieux nourri que nous, remarque Karl. Regardez comme il est râblé!»

—«Il va faire un bon civet, même sans gelée de groseille!» dit Hans, empoignant en guise de matraque un énorme piquet à fil de fer barbelé.

—«Pas si vite! s'écrie Karl. Ne vois-tu pas qu'il a un collier, et une plaque d'identité?»

—«Eh bien! Il n'en sera pas moins tendre.»

—«Es-tu sot, pour un Poméranien!—Si on le mange, ça nous fera un seul bien petit repas de demoiselle, pour trois affamés que nous sommes: juste de quoi nous réveiller l'appétit; et nous aurons encore plus faim après ce suave morceau délicat, cette friandise!—Tandis qu'en ne le mangeant pas...»

—«Ne pas manger ce chat!» s'écrièrent Hans et Fritz avec indignation.

—«Vous ne voyez donc pas, continua Karl, que c'est un chat habitué au monde: son collier, sa médaille, son aspect de prospérité le prouvent, et plus encore sa familiarité. Voyez comme il s'est assis devant nous, comme il nous regarde sévèrement, sans avoir peur de nous: il connaît les soldats.»

—«Eh bien? Nous le connaîtrons aussi, quand nous l'aurons mangé!» reprit Hans en éclatant d'un gros rire d'ogre.

Karl haussa les épaules et fit comme s'il n'avait pas entendu:—«Laissez-moi l'amadouer, et regarder ce qui est écrit sur sa médaille. Pour être si bien nourri dans cet endroit où il n'y a plus de civils, c'est qu'il est adopté par des soldats. S'il l'était par des Allemands, il serait déjà mangé. Il est donc avec les Français, qui ont tant de nourriture qu'ils en donnent aux chats. Voyez comme celui-là est gras, et de poil luisant. Ne voudriez-vous pas être comme lui?—Eh bien, nous n'avons qu'à nous rendre, et tous les jours, jusqu'à la fin de la guerre, nous aurons de la bonne soupe, de la bonne viande, des bons choux français. Est-ce que cela ne vaut pas mieux qu'une seule pauvre petite gibelotte de poupée, pour trois Poméraniens?»