C'était vrai. Ratu revenait vers la tranchée, sa tranchée, la queue en l'air; suivi de Fritz, Karl et Hans, désarmés, les bras éperdûment levés.—Parfois il se mettait sur le côté de ses hommes, comme un petit sergent, pour les mieux surveiller, d'un œil narquois, ou bien il s'arrêtait, afin d'avoir le plaisir de les voir défiler devant lui, puis reprenait le galop et se remettait à leur tête. Les trois Allemands ne bronchaient pas, se laissant docilement conduire par ce lutin noir, si malin qu'il leur faisait un peu peur. Ils ne pouvaient s'empêcher de penser:—«Jusqu'à leurs chats qui sont plus fins que nous!»

Je vous laisse à deviner quel accueil on fit aux prisonniers de Ratu: C'étaient des prisonniers de qualité! Des prisonniers de chat, on n'en voit pas tous les jours. Aussi les bourra-t-on de rata, et puis, bien restaurés, on les emmena à l'arrière, et on ne les revit plus. Mais ce fut le plus sérieusement du monde que le caporal Bigeois, au nom de toute l'escouade, proposa Ratu pour la croix de guerre.

—«Une croix de guerre en sucre d'orge?» répondit le capitaine.

—«Il ne l'aime pas beaucoup, mon capitaine.»

—«Écoutez, mes enfants, c'est déjà bien joli pour un chat d'avoir été proposé pour la croix. Tenez, je l'invite à déjeuner, et il aura une pâtée d'honneur, il aimera mieux ça!»

—«Ça n'empêche pas la croix, mon capitaine. Il l'a bien méritée. C'est tout de même trois Boches de moins de l'autre côté. C'est bien travaillé pour un chat.»

—«Eh bien, je lui ferai venir sa croix de l'arrière.»

Et le capitaine tint parole. La croix qui vint pour Ratu, c'était un joujou en zinc, pour écolier, mais on fut pourtant bien fier, à la 2e escouade, de l'attacher au collier de Ratu, à côté de sa plaque d'identité.

Ratu se laissa décorer avec une charmante modestie, et parut amusé du petit tintement que faisait sa croix contre sa médaille; tintement dont il sut bientôt jouer. Ses amis se disaient: «Il est content,—il s'ennuie,—il veut sa gamelle!»—selon que le drelin din din était allegro, ritenuto, ou agitato.

Les pâtées d'honneur se succédèrent durant de longs jours, car chaque escouade tint à offrir la sienne,—si bien que Ratu, le héros du secteur, le poilu des poilus, en eût quelques glorieuses indigestions!... Ce fut l'envers de sa croix de guerre.