VI. Le concert et l'attaque.

On était au repos, dans un petit pays à trois kilomètres des lignes. Après s'être bien lavé, après avoir raccommodé les vêtements, et écrit beaucoup de lettres, on commençait à s'ennuyer. Donc, un concert fut improvisé, dans une écurie encore un peu debout. On mit des planches sur des barriques, quelques clous assujettirent le tout, et cela fit l'estrade. Le public, parmi lequel les officiers, ne dédaignèrent pas de prendre place, s'assit sur des bottes de paille. Pour Ratu, il se mit gravement au beau milieu du bord de l'estrade, en guise de souffleur, et la représentation sembla l'amuser prodigieusement, d'après les mouvements de ses oreilles et son imperturbable attention.

Quant aux artistes, leur troupe fut recrutée parmi toutes les bonnes volontés: il se trouva un clown des cirques de Paris, qui sut, avec un vieux rideau glané je ne sais où, un peu de farine, du charbon et de la brique pilée, se faire la tête et la souquenille classiques. Il jongla avec tout ce qu'on voulut lui confier, fit l'équilibriste, et toute la ferblanterie qu'on put trouver se mit à valser sur la pointe d'une baïonnette.—Une petite revue fut jouée par deux comédiens: l'un, garçon d'accessoires à la Comédie-Française, et l'autre, électricien du théâtre Bobino: une marraine de poilu, enlevée par ordre du Kaiser, lui était amenée pour qu'il l'interrogeât sur le moral de la France. Les réponses de la marraine flottaient entre Corneille et Cambronne. Sa toilette était superbe: un panier empanaché de poireaux pour chapeau, elle étalait sur les cerceaux d'une cage à poulets, les bergers et les bergères d'une vieille toile de Jouy, jadis courte-pointe, devenue robe d'une suprême élégance.