... Sirotin, son surnom l'indique, a un goût assez prononcé pour les liqueurs fortes. Dès qu'il parle, les mots: gnole, cric, dur, raide, viennent spontanément à ses lèvres avec les expressions faire le plein, plein la lampe, s'en fourrer jusque là. Il discute longuement sur les mérites relatifs des marcs de vin et de prune, et ce Normand pur sang—pur pomme—s'émeut en vous disant:

—C'était un certain Calvados ... un calva de 1893 ... et la phrase s'achève sur un claquement de langue significatif.

Dans le «civil», il occupe les fonctions nécessaires de fossoyeur et accessoires de débitant, d'un village joyeux au pays de Corneville. Par quelle filière est-il parvenu à tenir l'emploi de cuisinier d'une popote d'escadrille? Mystère, administration et piston, oui, piston, car ce poste est particulièrement recherché; en effet, son titulaire n'ira jamais qu'au feu de son fourneau.

—Et Chignole?... où est-il?

—Sur le terrain, près du zinc....

... J'avale le breuvage odorant, j'allume une bougie et m'habille sans bruit pour ne pas déranger mes camarades endormis.

... L'herbe du plateau, durcie par le froid, crisse sous les pas. Chaque sapin, poudré à frimas, avec ses aigrettes de givre, est un gigantesque arbre de Noël.

Il ne fait plus nuit; cependant, les étoiles brillent encore dans le ciel blême; on est éclairé par une lumière dont on ne voit pas la source.

Le hangar est ouvert, mon biplan est sorti. Les mécaniciens, engoncés dans leur cache-nez, le bonnet de police rentré jusqu'aux oreilles, s'empressent autour de lui; ils ne suspendent leur activité que pour souffler dans leurs doigts, engourdis par l'onglée.

Assis sur une caisse à essence, Chignole, en tenue de vol, s'acharne avec une tenaille à donner une forme à du fil de fer qu'il tord et pince.