... A deux mètres, je tire sur le manche ... perte de vitesse, glissade.... Plouff.... Le choc est plus dur que nous ne nous y attendions, car il n'y a pas cinquante centimètres d'eau, et nous sommes projetés hors du biplan.
Nous nous sortons de ce marais tant bien que mal, couverts de vase et complètement trempés. Nous grelottons; une femme qui ramasse du bois mort nous guide jusqu'à sa maison. Tandis que son mari, un garde forestier, court à un bureau de poste téléphoner à notre escadrille, nous essayons de nous sécher devant le poêle de faïence brune, bardée de lames de cuivre; mais il faut y renoncer, nos vêtements sont trop mouillés. Nous nous déshabillons; la femme me prête les nippes de son mari, à peu près à ma taille; quant à Chignole, à qui elles seraient beaucoup trop vastes, nous l'installons dans une jupe et un fichu, ce qui lui donne un aspect des plus réjouissants.
L'auto vient nous quérir et nous y montons dans notre accoutrement peu banal. Au bout de quelques kilomètres, sur la route, un brigadier de gendarmerie arrête notre voiture. En nous voyant ainsi affublés, il s'écrie:
—Que c'est une mise de Carnaval que je constate ... de plus que je trouve une femme dans une automobile militaire ... que je dresse procès-verbal de ces faits que je juge non explicites et condamnables....
—Mais je suis un homme! M'sieur le gendarme ... j'ai une moustache!...
—Que ça ne suffit pas ... qu'elle pourrait être postiche ... que vous seriez des espions ... que je vous conduis à la prévôté ... que la loi ... que c'est la loi....
—Brigadier, vous avez raison, affirme Chignole solennellement, puis, sautant au cou du pandore ébaubi, et avec des petits cris flûtés de femme chatouillée:
—Tu ne seras pas trop méchant avec moi ... dis mon coco!...
[XIX—CHIGNOLE FAIT UNE BÊTISE.]
Les hangars sont clos. Chaque deux heures, les mécaniciens se hissent au-dessus pour déblayer la neige dont le poids compromettrait la solidité des toiles.