... Nous traversons maintenant le plateau; que de souvenirs n'évoque-t-il pas à mon compagnon?... Son arrivée de Parigot, dégourdi mais timide, regardant les pilotes avec envie.... Son désir, violent, de devenir comme eux.... Son premier sursaut d'horreur devant la mort incroyablement rapide d'un camarade tout à l'heure plein de vie, et que l'on ramasse à la cuiller, dans une bâche.... Sa venue avec moi, cette fois comme observateur ... nos raids ... nos aventures ... nos gadins ... la bonne vie de la popote ... et jusqu'à cet ivrogne de Sirotin qui, tout à l'heure, sanglotait sur son marc, et avait la figure complètement noire, d'essuyer ses yeux avec son tablier sale.

—Puisqu'on est que tous les deux ... je puis bien t'avouer que je suis en rogne de vous quitter.... Surtout ne crois pas que j'aie le trac de l'infanterie et que je regrette notre bien-être.... Non ... mais que veux-tu?... c'est bête ... à votre contact j'étais devenu ambitieux.... Oui ... c'est comme ça. Moi ... qu'est-ce que je savais de la vie?... Rien. Gosse de Montmartre ... puis ouvrier ..., mes plus chers désirs se résumaient à faire le dimanche une partie de bécane ou de moto, à manger une friture à Nogent.... Je me bornais là ... Maintenant, j'ai fréquenté, j'ai vécu intimement avec des copains d'une condition supérieure à la mienne ... alors ... je l'avoue ... je souffre de dégringoler ... car l'infanterie, c'est la masse ... le nombre ... je serai un numéro ... n'importe qui ...: ici, je commençais à être quelqu'un. Je sens tellement de choses s'éveiller en moi. Je feuilletais la vie comme un livre d'images ... et c'est dur de fermer le bouquin sans aller jusqu'au bout ... sans connaître la fin de l'histoire.

... J'essaye d'arrêter son émotion grandissante:

—Tu vas passer par Panam.... Tu vas revoir ta maman.... Sophie....

—Penses-tu que j'irai les voir.... Rayé de l'aviation ... je n'oserai jamais.... Comment leur expliquer?... On me prendrait pour une galette!

... Nous sommes à l'extrémité du plateau; il regarde les hangars, les baraques, un biplan qui s'enlève; il entend le choc des marteaux, le grincement des limes, les chansons et les rires des mécanos au travail; il respire l'odeur spéciale, d'huile, d'essence, d'émaillite, mêlée à celle de la terre, des arbres et du vent.

... Le soleil s'est effacé, et un mince croissant de lune apparaît très net, dans le ciel encore clair.

—Ce soir, il y aura raid....

—Oui.... Chignole....

—Avec qui tu iras?...