... Tu mets tes gants, tu rabats ton passe-montagne, tu rallumes ton éternelle cigarette en prenant bien ton temps, pour que les territoriaux de garde aient le loisir de t'admirer à leur aise, car tu es un brin cabot, vieux Charles!...
Et voilà un peu de ce que ton Chignole ne pourra oublier, mon gros, mon patron, mon grand frère indulgent que j'aime....
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... La nuit est d'encre, au point que j'allume les lampes de bout d'aile pour m'assurer de la position de l'appareil, ce qui redouble l'intensité du tir ennemi; j'éteins ... peu à peu il s'atténue ... puis se tait.
C'est la ruée aveugle, interminable; le moteur ronfle, monotone; de chaque soupape, jaillit une aigrette bleuâtre....
Je fais corps avec la machine au point d'être insensible à la griffure du givre; il me semble que l'aiguille du compte-tours marque mes propres pulsations.
Je me retourne; derrière moi, je devine une forme muette: mon observateur; sous son casque et ses cuirs fourrés, il pourrait être Chignole. Je pense au sort qui guette ce nouveau compagnon, troisième à occuper la place.
D'abord V. tué en apprenant à piloter; d'évoquer son image, celles de tous mes chers disparus de la guerre ressuscitent, et je suis un peu honteux de vivre, alors qu'eux ne sont plus.
Mais comme en mourant, chacun de vous a emporté un peu de moi, de ce que j'avais mis en vous d'affection, de tendresse, oh! mes camarades, ne m'enviez pas de vivre, ne me reprochez pas d'être resté!...
Vivant, Chignole est cependant des vôtres, puisqu'il est mort pour moi; de toutes les séparations, la sienne m'est la plus cruelle.