—Vous pouvez y aller, Monsieur l'aviateur ... en confiance ... c'est ceux que je mets en réserve pour mon fiston qu'est là-bas ... dans les tranchées.... Il aime bien ceux qui ont des taches dessus.... Paraît que ce sont les meilleurs.... Mes scrupules s'évanouissent dans la fumée légère qui s'envole vers les poutres du plafond, où sèchent d'opulentes saucisses.

Que devient mon brave Chignole, parti à la conquête de l'or, ou plus exactement du modeste billet couleur d'azur qui nous aidera à sortir dignement d'une situation plutôt embarrassée?

Je fais d'amères réflexions sur les vicissitudes de la Fortune, et mon pessimisme subit une forte hausse.

D'autant que Chignole ne m'a rien dit quant à la durée de sa tentative; et cette incertitude ne fait qu'aggraver mon souci.

—Un doigt de marc, Monsieur l'aviateur?...

—Heu....

—Allons ... laissez-vous faire.... Je suis bien certain que vous m'en ferez des compliments...; je l'avais enterré quand les Boches sont venus.... C'est comme qui dirait un marc historique....

J'ai tenté de noyer mon anxiété dans ce vénérable alcool champenois, mais hélas!... je ne suis arrivé qu'à une recrudescence de tristesse et d'impatience; aussi, pour secouer mon inaction, je me suis mis dans la tête de démonter la pompe à huile, cause initiale de nos malheurs.

Tout le village s'est transporté près de notre coucou; au moment où j'arrive, le cercle se transforme en une double haie de curieux, qui me considèrent avec une satisfaction amusée qui n'est pas exempte d'un certain respect.

En toute circonstance, je me serais beaucoup diverti à répondre à leurs questions souvent biscornues, mais le moment n'est pas à l'humour; sans une parole, le regard détaché des humaines contingences, je me mets en devoir de réparer le moteur. Quelques minutes plus tard, les mains engluées d'un cambouis malodorant, je me débats dans le labyrinthe des canalisations d'huile.