[I—CHIGNOLE SE PRÉSENTE.]
Au fond du parc, près de l'étang tranquille, je suis profondément occupé à donner la pâture aux carpes nonchalantes.
Leurs museaux viennent affleurer à la surface de la nappe, bleutée par le soleil de midi; l'eau se ride de plis minuscules qui se prolongeant jusqu'aux bords, caressent, avant de disparaître, des petites herbes frémissantes.
Je renais peu à peu à la vie; à cette résurrection, j'éprouve des joies de gamin.
Il semble que l'on fait la rééducation complète de ses sens.
L'aspect des choses sur lequel vous étiez blasé au point de l'indifférence la plus absolue vous paraît tout nouveau, tout neuf, et vous découvrez le monde avec de grands yeux éblouis.
Ah! la douceur de revivre, de sentir sa machine humaine fonctionner normalement, sans à-coups, le plaisir de ne plus souffrir, la joie de respirer librement, sans contrainte physique, le bonheur d'être heureux parce qu'on a retrouvé son appétit, son sommeil, sa santé.
Finie, l'amertume des heures d'hôpital longues, longues comme une journée grise, où l'eau pleure sur les vitres; fini le désenchantement d'être un inutile, un impotent, un vidé, forme pâle dans les vêtements réglementaires, que soutiennent d'autres pâleurs. Je vais retourner au front, je suis guéri.
Ma cantine est déjà dans ma chambre, et je considère mes vêtements de travail, usagés, salis, quelque peu rapiécés, avec attendrissement.
Bonjour copains!... Camarades de misère, d'infortune et d'un tout petit peu de gloire, vieux habits déformés, limés aux entournures, défroques des randonnées d'hier, vous qui avez connu mes enthousiasmes et mes craintes, je vous reprends joyeusement car vous personnifiez le passé enfin retrouvé, la vie de là-haut, la bataille en plein ciel, le frisson de l'aile.... Bonjour copains!...