Et tandis qu’elle se retirait, il disait au comte :
— Mon vieux copain, avec son air de rien, cette gosse nous « obtient » à chaque coup.
— Elle est rudement forte, répliquait Osterrek. Mais, pour Dieu, ne la décourageons pas ! On ne la remplacerait pas facilement.
En dehors du prince, d’Osterrek, du valet de chambre et de la femme de chambre, Madeleine ne parlait qu’avec le docteur Burcart. Ce Suisse barbu avait vite apprécié la valeur de la nouvelle infirmière et, chaque jour après la visite, dans un français laborieux à consonances germaniques, il lui donnait ses instructions. Madeleine abrégeait le colloque autant que possible, car elle devinait l’attente angoissée du malade, et sa suspicion en éveil sur des propos qu’il n’entendait pas. Si courts fussent-ils, Madeleine y apprit l’état vrai du prince et en connut le danger.
Burcart les résumait ainsi :
— Voyez-vous, Mademoiselle, la blessure que nous soignons ne comporterait rien de périlleux pour un homme de quarante-trois ans dont la constitution serait en état normal. Le long decubitus l’affaiblirait un peu ; mais, une fois levé, quelques jours de convalescence le remettraient d’aplomb. Malheureusement, le prince, à quarante-trois ans, est un vieillard. Mais oui, un vieillard : bien des sexagénaires sont plus solides que lui. Congénitalement délicat, il a, depuis l’adolescence, abusé de tous ses organes. L’alcool, le jeu… les nuits sans sommeil… l’opium, la drogue blanche, les femmes : tout cela en même temps et sans répit ! Alors, le réseau artériel est en ruines, la congestion menace le système respiratoire. A mesure que la blessure elle-même se guérit, le péril de congestion s’accroît… Vous savez : cette congestion qui guette les gens âgés et les débiles, lorsqu’ils sont trop longtemps dans un lit ? On appelle cela : la congestion hypostatique, ou congestion passive. En pareil cas, lorsqu’on a le cœur du prince, l’embolie est à craindre. J’ai prévenu le comte Osterrek pour qu’il tienne la famille royale au courant : mais, depuis le scandale de la Montarena, il paraît qu’à la Cour on affecte de ne plus connaître l’héritier… Enfin, dès que ce sera possible, nous lèverons notre malade. Pourvu que ce ne soit pas trop tard !
Voilà ce qu’entendit l’infirmière, presque au lendemain du jour où elle inaugura ses fonctions. Ce serait bien mal connaître cette âme sublimée que de la supposer au désespoir, ou seulement désemparée par un tel diagnostic. Pour Madeleine, la mort n’est pas seulement l’achèvement de la vie : elle en est le but. La vie ne sert qu’à la préparer. La mort n’est pas une plongée dans le sommeil : tout au contraire, elle est l’aube, le grand réveil.
Tandis que Madeleine veille son malade assoupi, le malade auquel elle s’est entièrement consacrée, tout son être est tendu vers le désir de le sauver, mais non pas dans le sens où le docteur Burcart entend ce mot. Elle lui donne la même acception qu’au jour où, sans le connaître encore, elle a dit à Stéphanie : « Il faut le sauver… » Que ce soit dans la guérison ou dans la mort, peu importe. Il faut le sauver.
Cela n’empêche pas l’infirmière d’assister le malade, par tous les soins qui peuvent le guérir ; de lui épargner tendrement la souffrance ; d’être ingénieuse et dévouée comme une mère pour l’enfant de ses entrailles. Le malade ne peut que s’y méprendre et conclure qu’il lui a inspiré une sorte de passion chaste. Comment comprendrait-il le secret muré derrière un front impassible ?