Pour le moment, malgré ce malentendu pathétique, tout conspire à le rapprocher d’elle, peu à peu. D’abord, l’allégresse de revivre : le docteur Burcart a décidé d’enlever l’appareil dans cinq ou six jours ; peut-être prématurément, mais l’auscultation du cœur a révélé l’urgence. Paul qui ne connaît point cette raison redoutable, voit dans l’enlèvement de l’appareil, dans l’espoir d’être mis debout, le signe de la guérison. Il attend la date promise avec impatience. Être délivré de ce corset incommode, quitter le lit, marcher, changer de lieu, il lui semble qu’aussitôt le flot de la vie recommencera à baigner tout son être. A cette date il remet superstitieusement la renaissance de toute sa vigueur.
On a observé que, dans les crises intenses, surtout dans la fièvre, la pensée du malade fuit instinctivement les plus pressantes préoccupations de sa vie normale, ce qui est sa besogne mentale et son souci familier : on dirait qu’il en a peur. Ainsi la pensée du prince, au lendemain de la blessure qui le terrassait, a repoussé l’image des femmes, qui était son obsession coutumière et voulue. Dans la prostration de tous ses sens, la femme lui semblait l’ennemie ; elle lui faisait horreur : elle lui inspirait une sorte de répugnance. A peine un bref mouvement de curiosité quand Madeleine a surgi dans sa vie : puis tout de suite après l’indifférence, voire l’impatience taquine…
Maintenant que la certitude de la guérison lui apparaît, tout change. Il s’étonne de la frigidité qui l’engourdit. Il n’y veut pas croire. Il ramène de force sa pensée sur les plus brûlantes aventures de sa vie ; il feuillette mentalement ce qu’Osterrek et lui appellent « son album d’amour »… A peine, de temps à autre, une étincelle jaillit des cendres remuées, trop vite éteinte elle-même pour allumer le feu du désir. Il s’efforce encore. Il imagine qu’il franchit les murs de la Quarantaine, qu’il pénètre dans le couvent, qu’il atteint la cellule de Stéphanie. Il la surprend dans son sommeil de pénitente, la conquiert sur elle-même et sur son divin fiancé ; dans les soupirs et les sanglots, elle crie son apostasie, son retour éperdu à l’amant, à la volupté… Fade imagination dont le romanesque banal l’écœure aussitôt et qu’il repousse ironiquement. Osera-t-il une dernière épreuve ? Depuis le coup de stylet, il a chassé de sa mémoire la scène que trois personnes connaissent seuls : Osterrek, la Montarena et lui-même. Il sait pourtant que, si son cerveau et son corps reprenaient leur équilibre d’avant, l’image évoquée de cette blanche femelle, en double folie, luxure et meurtre… ah ! certes… naguère, nulle piqûre aphrodisiaque n’eût mieux électrisé son désir. Eh bien ! essayons ! Craintivement encore, il souffle sur la fumée dont il a volontairement obscurci cette minute atroce. Voilà… La nuit approchait de sa fin. Il s’est réveillé. Il a vu la femelle blanche assise sur le lit, le guettant. Ses sens ont été frappés de deux choses : la blancheur comme surnaturelle, et la senteur exaspérée, la senteur fauve de ce corps tout blanc. Il s’est reculé d’un bond. Elle s’est penchée vers lui ; il a remarqué ses yeux de folle, ses yeux convulsés qui semblaient trembler dans l’orbite…
Alors…
Mais la force de se souvenir plus avant se dérobe soudain à la volonté du malade. La peau de son front filtre de la sueur. Ses doigts se crispent… Avec horreur il freine sa pensée. Il ne sait plus s’il veille ou s’il dort. Il est inerte. Il a peur.
Deux mains fraîches ont saisi doucement ses mains et les retiennent… Rien n’échappe à la veille attentive de Madeleine. Elle a surpris la crise ; courbée maintenant vers le chevet, elle verse, par l’effet tant de fois expérimenté de son seul contact, la paix dans ce pauvre organisme en désordre. Paul rouvre les yeux ; il la regarde. Cette forme féminine qui lui est désormais familière, il s’avoue qu’elle lui est précieuse. Pourquoi, puisqu’elle ne lui fait que du bien, ressent-il contre elle une irritation puérile ? De quoi lui en veut-il ? Il le distingue à présent, à la lueur trouble de la courte flambée qu’il a tout à l’heure allumée en lui-même. Il en veut à Madeleine de ce qu’elle ne réveille pas son désir. « Pourtant elle n’est pas laide. Sa figure est fine et lumineuse… Cette masse de cheveux ! Et cette bouche, d’une santé champêtre ! Quel sang pur colore, mais à peine, les joues !… Et ces yeux inflexibles, qui vous pénètrent et qu’on ne pénètre point !… » Pauvre innocente dévouée ! Tandis qu’elle prie en tenant les mains de cet indompté, comment se douterait-elle qu’il s’exerce, qu’il se force à la violenter par la pensée, qu’il lui arrache sa blanche parure d’infirmière, qu’il contourne d’une prunelle experte les replis de sa jeune stature, qu’il la parcourt et la sonde ! Exercice qui lui fut naguère habituel et qu’il appelait, dans ses entretiens avec Osterrek : prospecter. Mais, cette fois, la prospection se heurte, comment dire ?… à une sorte de glacis interposé entre ce corps virginal et le blanc lainage qui, chastement, le dérobe au regard. C’est comme s’il déshabillait par la pensée un mannequin de cire : l’apparence d’une femme, point une femme. Irrité, il dégage ses mains des mains de l’infirmière et détourne la tête… « Comment désirer une femme dépourvue de sens ? » se dit-il à lui-même. Et juste en l’instant où il se le dit, il sent poindre non pas dans son organisme impotent, mais dans son cerveau lucide, une angoisse qu’il reconnaît, qui est douloureuse et qui pourtant le ravit, car c’est une récupération de son tempérament d’avant la blessure : l’angoisse de n’être pas désiré par une femme. Est-il possible que celle-ci, vivant depuis tant de jours dans son intimité, reste insensible. « Un malade emplâtré comme je le suis n’est pas un homme… Mais bientôt je serai debout… »
Désormais, cette piqûre est en lui, et le virus qu’elle inocule chemine. La présence continue de l’ange ne ressuscite point le désir, mais elle fait renaître l’anxiété. Que la force se ranime, le désir renaîtra ; il en est sûr.
Tout homme d’amour est vulnérable au cœur, tout homme pour qui l’amour est à la fois le but de la vie et le moteur de l’action. Vulnérable, non par la passion romantique, par le désespoir de René ou d’Antony. Le vautour qui le fouille s’appelle l’angoisse… Angoisse que l’objet convoité n’échappe, que la minute propice ne passe, qu’elle ne se retrouve plus ou qu’un autre la dérobe. Pareille angoisse, un homme d’amour tel que Paul ne la ressent pas pour une Montarena : celle-ci n’est rien de plus dans la vie qu’un divertissement masochien. Au contraire, une Stéphanie la provoque : immolera-t-elle ses scrupules spirituels à l’amour ? N’est-ce pas trop lui demander et ne va-t-elle pas se dérober pour jamais ?… Plus encore une Madeleine, pour qui la chair n’est rien, qui est tout âme et dont on risque, en brusquant la chair, de mettre en fuite, sans retour, l’âme indignée. Pour Madeleine, le prince le sait bien, subir l’étreinte d’un homme, même d’un homme qu’elle aime (et elle m’aime, se dit-il), serait un martyre, une plongée dans l’enfer. Il faut, peu à peu, lui faire désirer ce martyre et haleter vers cet enfer, comme vers un ciel. Voilà qui vaut un effort ; mais cet effort, par sa difficulté même, par le prix attaché à sa réussite, par l’incertitude du succès, provoque l’angoisse.