Fustigé par l’angoisse, soutenu par la santé factice que lui vaut la promesse d’être libéré de son corset de plâtre et de se lever bientôt, le libertin joue à fond la partie contre la sainte. Il met en œuvre toute sa connaissance du mystérieux composé féminin, tout ce que ses manières et son esprit ont d’enveloppant, de dissolvant, d’irrésistible pour la femme. Celle-ci est différente des autres. On ne saurait agir sur elle en flattant sa coquetterie : elle n’a pas de coquetterie. Elle n’a pas de vanité non plus, et Paul se rend compte (non sans colère) qu’un prince est pour elle un homme pareil aux autres. Elle n’a pas davantage de sens, ou du moins ses sens — Paul lui a fait raconter son passé — ont reçu dès l’enfance ce que les médecins appellent le « choc » et sont pour le moment amortis, inertes. Est-elle donc invulnérable ? L’homme d’amour ne le croit pas. A la cuirasse de l’ange, il a surpris deux défauts. D’abord, elle l’aime. Il n’en doute pas, et il est bon juge. Elle l’aime comme elle peut aimer, sans bouleversement moral, sans ferveur charnelle, sans désir. Mais elle est aimantée vers lui, vers lui seul. Elle a tout quitté pour lui, sans le connaître, et maintenant, isolée comme la voilà de tout ce qui soutenait sa vie, il est son univers. Elle l’aime, et Paul, merveilleusement perspicace dès qu’il s’agit d’une femme à conquérir, devine que cet étrange amour sera satisfait, qu’il aura atteint son objet si, comme elle le lui dit sans détours, elle parvient à le « sauver ». Combien paraît étroite et mesquine au prince cette conception du salut ! « S’il existe un Maître souverain, changer de prêtre, changer de confession, est-ce donc changer les rapports entre l’homme et ce Maître ? » Mais il se garde bien, à présent, de lui confier son incroyance. Au contraire, il la questionne, il l’encourage à faire acte de prosélytisme, tout en la prévenant (car il redoute les dons divinatoires de l’ange) qu’il s’agit seulement encore d’une curiosité sympathique.
— Suppose, lui dit-il, que tu es toujours postulante à la Quarantaine. Suppose que j’arrive, comme Stéphanie, pour y faire une retraite. Comment t’y prendrais-tu pour me convertir ?
Elle se prête avec une souriante complaisance à ce jeu mystique. Ses yeux gris-poussière, arrêtés sur le visage du prince, distinguent aisément que, pour lui, c’est un simple jeu. Elle n’en soupçonne pas le but secret, parce que son humilité ne peut concevoir que Paul la considère comme une femme « pour lui », et, s’il le lui disait, elle croirait qu’il se moque. Elle parle cependant, sûre que les mots prononcés ne sont pas tous emportés par le vent. Paroles de conversion, vous êtes pareilles à ces graines volantes qu’un ormeau, l’automne venu, éparpille dans l’air par centaines de mille. Qu’une seule se fixe et germe dans la terre, un arbre naîtra.
Lui résiste, comme une terre sèche et dure, orgueilleuse de sa stérilité. Mais l’ironie qu’il oppose au plaidoyer de l’ange ne l’empêche pas d’en ressentir l’attrait. Il admire sa prodigieuse mémoire. Des passages entiers des grands livres ascétiques coulent de ses lèvres si aisément qu’on ne sait, parfois, si elle donne sa pensée ou cite la pensée d’autrui.
— Sais-tu bien, dit-il au comte, que non seulement cette petite n’est pas bête, mais que sa vie n’est pas une vie bête ? C’est tout un monde, bien plus vaste et plus varié que notre monde à nous, qui s’agite dans cette tête de béguine.
Osterrek répond :
— Bah ! dans la plupart des maisons de santé, on abrite de braves bourgeois timbrés, qui s’imaginent être Napoléon ou Bismarck. Est-ce une grande vie que leur vie ?
Plus sensible, plus artiste que son compagnon, et (bien qu’il refuse de se l’avouer) tracassé parfois, dans sa détresse, par l’idée de la mort, le prince n’est pas impénétrable aux effluves spirituels qui émanent de l’ange. Il admire cette âme sûre de sa voie, et que nulle force ne saurait en détourner. Il lui advient de penser : « Elle a de la chance ! »
De certaines questions qu’il lui pose, toute ironie est parfois absente.
— Intelligente comme tu l’es, tu n’as jamais conçu le moindre doute sur la réalité de toutes ces choses auxquelles tu crois ?