— Êtes-vous certain qu’il n’y ait personne ?

Le trouble spirituel que provoquent en lui de tels entretiens n’est jamais de longue durée. Mais l’angoisse amoureuse s’avive d’autant. Madeleine lui semble à présent défendue par une sorte de cercle enchanté. D’une femme, n’aurait-elle que les apparences ? « Elle a beaucoup embelli depuis qu’elle me sert, pense-t-il. Son visage s’est débarbouillé du jaune claustral. Cette tête d’ange est supportée, j’en suis sûr, par un corps plus proche de la nymphe que de l’ange… Le contact de ses mains sur mes mains m’est agréable ; seulement, il me calme au lieu de m’émouvoir. Et, quand elle se penche sur moi et que j’essaye de la respirer, mes narines ne recueillent rien de cet arome féminin qu’exhale une Lody ou même une Stéphanie. Elle sent ce que sent une tige verte qu’on brise, au printemps. N’importe ! Je la veux et je l’aurai. »

L’angoisse était si cinglante, par moments, qu’il pouvait la prendre pour du désir. Ses mains s’attardaient autour des poignets de l’ange insensible qui n’opposait pas de résistance. Sur un ton de plaisanterie qui dissimulait à peine son émoi intime, il osa lui dire :

— Il me semble avoir lu quelque part, je ne sais quand, qu’une certaine bienheureuse offrit à Dieu sa propre damnation pour le salut des autres damnés.

— Je l’ai entendu dire moi-même, répondit Madeleine, mais j’ignore si c’est exact. Le certain, c’est que saint Paul a dit : « Que je sois anathème pour vous sauver ! »

— Alors, Madeleine (et il souriait pour atténuer l’audace du propos), si je te disais : « Je me fais catholique, et bon catholique : mais toi, d’abord, tu te livres à ma discrétion ? »

Il fut étonné qu’elle ne sursautât ni ne protestât. Au contraire, elle réfléchit un long moment, puis :

— Seriez-vous prêt à le jurer sur votre propre tête ?

Ce fut dit si gravement, d’un accent si pathétique, qu’il frissonna. Il ne répliqua rien et se tourna sur l’oreiller pour échapper au regard de l’ange.

XIV