Vint enfin le matin impatiemment attendu où l’appareil fut enlevé. Le docteur Burcart avait amené un confrère pour l’aider : Madeleine ne servit qu’au ménage de l’opération. Elle que l’hospice de la Quarantaine avait pourtant habituée à la nudité masculine et qui, depuis qu’elle soignait Paul, l’avait assisté comme une mère assiste son enfant, détourna instinctivement son regard de ce buste douloureux quand les médecins le dévoilèrent. Tout s’acheva d’ailleurs à souhait. La plaie était cicatrisée. A condition de ne pas brusquer les mouvements, le malade, pourvu d’un simple bandage, ne risquait rien à quitter le lit et à s’installer dans un fauteuil une heure ou deux par jour. Bientôt même, assurait Burcart, le fauteuil pourrait être transporté au dehors, par exemple sur la terrasse de l’hôtel.
Ainsi fut-il fait par les soins d’Osterrek et de Madeleine. Madeleine ne quitta plus son malade un seul instant. Elle s’attristait de le voir plus sombre, plus nerveux qu’avant… Certes le changement de régime suffisait à expliquer la fatigue. Mais une raison échappait à Madeleine, une raison qu’elle ne pouvait deviner. Le prince était déçu. Son impatience fébrile avait arbitrairement décidé par avance que le lever marquerait pour lui la résurrection, corps et esprit. Or il gisait dans le fauteuil comme dans le lit, un peu plus abattu seulement. Il redevint avec Madeleine irritable et injuste. L’angoisse sensuelle le tenaillait, tandis qu’il constatait avec fureur sa propre frigidité.
Ainsi passèrent quatre journées assez difficiles : au cours de la troisième, le prince avait eu un commencement de congestion peu grave et vite enrayée. Le cœur marqua des intermittences. Cependant les nuits furent meilleures qu’au temps où l’appareil le ligotait, et, par contre-coup, Madeleine put goûter un peu de repos nocturne.
Voici comment, pour elle, s’ordonnaient les choses après le léger souper du soir. Si le malade ne la réclamait pas auprès de lui, elle s’attardait volontiers dans sa propre chambre, en méditation, en lecture ou en prière. Elle n’avait jamais eu besoin de beaucoup de repos, ni dans sa vie de paysanne, ni dans sa vie de moniale. Vers minuit, elle arrêtait la lecture, oraison ou chapelet et, profitant de ce que son malade était toujours, vers cette heure-là, plongé dans son meilleur sommeil, elle s’octroyait le seul confort qu’elle appréciât dans l’installation de sa chambre d’hôtel : le bain quotidien. Elle le prenait d’ailleurs avec la pudeur d’une religieuse, réduisant au minimum la nudité et le temps de la nudité. Le bain pris, elle s’habillait pour la nuit : une longue chemise, un jupon assez chaud et son costume blanc d’infirmière, qui ne différait de celui du jour que par plus d’ampleur, par l’absence de ceinture et de poignets boutonnés. Elle nouait ses cheveux en un chignon serré, les enfermait sous une résille, puis, sur la pointe des pieds, gagnait la grande chambre et le divan. A cette heure-là, une seule chose eût éveillé le prince : l’allumage brusque d’une vive lumière. Aussi était-ce presque à tâtons, à la lueur d’une veilleuse disposée pour la nuit, que la jeune fille s’étendait sur le divan, ramenant un couvre-pied sur ses jambes. Presque aussitôt sa pensée s’égarait dans le réseau des prières qu’elle continuait de balbutier, et bientôt elle s’endormait. Mais quelque chose veillait en elle : au moindre mouvement du prince, elle ouvrait les yeux et se dressait sur son séant.
La nuit qui joint le dernier jour d’octobre au premier de novembre, il advint ceci qui jusqu’alors n’était jamais arrivé : le prince dut appeler par deux fois Madeleine avant qu’elle secouât sa torpeur. Il faut dire que ce double appel retentit précisément à l’heure où, comptant sur le sommeil initial de son malade, elle se laissait elle-même glisser à fond dans le noir abîme. Un peu après que pour la seconde fois les syllabes de son nom eurent frappé son oreille, elle s’éveilla en sursaut, le cœur tumultueux. Elle était si troublée qu’au lieu du « Monseigneur » qui tout naturellement avait surmonté et dénoncé la convention du « Monsieur Lazare », elle balbutia :
— Monsieur ?
Le prince répondit :
— Viens, Madeleine. Mais n’allume pas l’électricité, cela m’irrite les yeux. La veilleuse suffit. Viens.
Il disait cela d’une voix angoissée qui bouleversa la gardienne. En un clin d’œil elle fut debout et elle courut au chevet. Comme le lit était assez loin de la veilleuse, elle distingua mal le visage du malade. Mais elle vit qu’il s’agitait.