— Vous souffrez ? dit-elle, penchée vers l’oreiller et lui palpant doucement le front d’une main, tandis que l’autre tâtait le pouls. Dites ?… Vous souffrez ?
Il parut s’apaiser un peu et murmura.
— Je ne sais pas… Je suis nerveux. Je suis mal à l’aise. J’ai dû avoir un cauchemar et je me suis réveillé tout d’un coup… Assieds-toi près de moi.
Elle obéit et lui enferma les doigts dans ses paumes jointes, comme quand il avait la fièvre. Les mains prisonnières étaient assez fraîches et ne tremblaient pas. Alors, avec son habituelle acuité de perception, elle commença de soupçonner cette crise d’être factice. Elle n’aurait pas eu d’hésitation si elle avait pu voir les yeux du prince ; mais, dans cette pénombre, le détail de leur regard était l’un pour l’autre indiscernable. Et la pénombre, voulue par lui, devint aussi suspecte à Madeleine.
D’une voix qui n’était pas très assurée, elle lui demanda :
— Cela va mieux ?
— Oui… Mais ne me quitte pas.
— Non, bien sûr.
Les mains qu’elle tenait n’avaient point la chaude moiteur des fiévreux ; pour la première fois leur toucher souple et ferme lui parut, pour ses doigts à elle, doux et presque insupportable à force de douceur. Ces doigts remuaient imperceptiblement. Madeleine en recevait l’impression d’une caresse. L’immobilité, la fixité de la tête, du corps entier du blessé, avaient aussi quelque chose d’anormal. Madeleine sentait qu’il retenait son souffle pour ne point haleter. Et ce contact par les mains, cette demi-nuit, ce souffle contracté, tout cela lui paraissait vaguement menaçant.
Elle eût voulu retirer ses mains, elle ne pouvait pas, non plus qu’elle ne pouvait parler, ni presque lier ensemble deux idées. Une minute s’écoula… Peu à peu, rassurée sur la santé du malade, elle commença de goûter un étrange bonheur : c’était autre chose, mais c’était tout de même comparable, — non pas aux joies extatiques qui l’avaient effleurée deux fois dans sa vie de cloître, — mais à ces chutes dans le non-vouloir, dans le non-penser, qu’elle avait délicieusement subies après des heures d’oraison… Ne se rappeler rien. Ne rien souhaiter. Se sentir baignée, pénétrée d’une vitalité supérieure qui supplée les facultés amorties, absentes. Ne savoir plus si l’on a des sens, n’être plus sûre d’être soi, et fléchir sous l’accablement d’absorber tout en soi…