Combien de temps dura cette transe ? Aussi longtemps que l’enlacement de leurs mains demeura immobile, ou du moins ne comporta que de légers tressaillements… Pour Madeleine, le charme se rompit aussitôt que les mains de l’autre, dégagées avec lenteur, se firent enveloppantes, au lieu de prisonnières. Quelle tendresse encore, dans cet enveloppement ! Mais déjà ce n’était plus la quiétude mystique, et « il surgissait quelque chose d’amer »… Tout à l’heure, Madeleine goûtait une joie, et de tout son être en appelait la continuation ; maintenant c’était encore de la joie, mais elle n’y acquiesçait plus ; elle la subissait, et si elle ne s’en délivrait pas dans l’instant même, c’est qu’elle se trouvait enchaînée comme on l’est parfois dans un songe. Félicité redoutable. Voici que ces chaînes vivantes et mouvantes quittèrent ses mains, serpentèrent autour de ses poignets, et, par l’entre-bâillement des manches, remontèrent, d’une lenteur énervante, jusqu’au creux de la saignée ; là, elles s’attardèrent, et il sembla à Madeleine que tout son être ne vivait plus que dans ces deux conques délicates où les doigts tyranniques s’imprimaient sans les meurtrir. Les doigts et aussi la paume glissante des mains continuèrent leur ascension ; puis la main gauche étreignit fermement l’épaule gauche, la main droite quitta le bras droit, s’approcha cauteleusement du buste. La honte de Madeleine fut telle qu’elle commença de perdre le sentiment. Elle demeura pétrifiée. Et déjà la main droite du prince, sous la tiède saillie qu’elle commençait d’investir, sentait palpiter un cœur…
Alors cette main audacieuse crut tenir la victoire : brusquement remontée, elle osa, sur la pointe du sein profané, un frôlement tendre et précis. Ce fut le geste d’exorcisme. L’imprudent ne soupçonnait pas la tension nerveuse de ce corps virginal… Madeleine perdit tout contrôle d’elle-même et soudain se débattit pour échapper, coûte que coûte, oubliant où elle était et contre qui elle se débattait. Les manches de sa robe reliaient au buste du blessé les mouvements désordonnés par quoi elle tentait de se libérer. Il essaya de la contenir ; il essaya de s’échapper lui-même. Mais il n’avait aucune force ; son corps en suspens portait à faux sur son flanc gauche. Un sursaut plus brusque de Madeleine lui causa une vive douleur. Il retomba sur le lit avec un gémissement. Aussitôt Madeleine, épouvantée, cessa de se débattre, et, comme par enchantement, ils se trouvèrent dégagés.
Elle tourna le commutateur proche du chevet… Elle vit qu’il gisait sans mouvement. C’était elle qui avait fait cela ! Recouvrant sa pleine lucidité, elle se pencha, elle rabattit le drap et la couverture, défit les boutons de la chemise et des manches. Le blessé, toujours inerte, la laissait faire, et elle avait trop d’angoisse pour se demander si cette inertie était réelle ou feinte. Le torse pâle apparut à nu, émacié par la maladie. Mais cette minceur même le rajeunissait, en faisait un torse d’éphèbe. Il avait la peau translucide et nacrée des hommes roux, sans la moindre toison au creux du thorax ; seules les aisselles étaient rousses. Sur l’avant-bras, le duvet fauve n’était qu’une lueur. Madeleine constata que le choc avait fait sauter la bretelle gauche du pansement, qui, défait, avait roulé sur le drap. Elle souleva ce buste glabre. Elle n’était plus qu’une infirmière, maîtresse de sa tête et de ses gestes. Elle approcha de la lumière le pansement détaché, pour voir s’il avait coulé du sang. Non : sous le carré d’ouate, le fin tissu gardait sa blancheur intacte. Déjà à demi rassurée, elle déposa le pansement sur la table voisine pour examiner la cicatrice.
Mais elle fut alors immobilisée et comme hallucinée par ce qu’elle voyait. Ce corps nacré d’homme roux, d’apparence exsangue, voilé jusqu’à la taille par la blancheur des linges, le torse maigre émergeant de cette blancheur et entaillé au niveau du cœur par une blessure aux lèvres à peine jointes ; ces bras minces, l’un allongé, contre le flanc, l’autre pendant ; ce beau visage pitoyable dont les yeux, sous les paupières abaissées, semblaient seuls vivre encore… Voyons !… rêvait-elle ? était-elle le jouet d’une vision divine ou d’un prestige du tentateur ? Comment, jusque-là, n’avait-elle pas remarqué cette ressemblance extraordinaire, telle qu’on eût pu croire que l’homme réel qu’elle regardait avait prêté son image au peintre pour le tableau de la chapelle froide ?
Comme devant le tableau de la chapelle froide, elle s’imagina qu’une voix lui chuchotait : « Il faut le sauver… » Tout se mit à tournoyer autour d’elle ; elle tomba plutôt qu’elle ne s’agenouilla au pied du lit, la tête contre le bord, éperdue. Elle essaya de prier : les mots de la prière n’habitaient plus sa mémoire. Désespérée, elle laissa des pleurs mouiller ce lit où gisait son Maître. Elle n’avait plus de force pour le secourir : n’était-il pas, lui aussi, inerte pour jamais, telle son image de là-bas ?
Alors elle sentit qu’une main lui caressait les cheveux. Une voix dit son nom. Elle osa relever la tête. Ineffable joie ! le malade avait rouvert ses yeux ; il la regardait sans colère.
Elle balbutia :
— Pardon !
Il dit seulement :
— J’ai froid.