Quelques instants après, Madeleine le vit sortir du confessionnal. C’était un tout petit homme, d’une corpulence enfantine, et dont la soutane noire se faufilait comme une ombre entre les chaises.


Et les jours coulèrent, beaux jours d’un automne presque immuable, qui semblait cueillir aux arbres, une à une, leurs feuilles jaunies, tel un jardinier méticuleux compose un bouquet avec la précaution de ne pas dégarnir les massifs. La nuit douloureuse avait eu sa répercussion naturelle sur la santé du blessé… Lui-même expliqua au docteur Burcart qu’un geste malencontreux avait provoqué un choc du buste sur le lit, et qu’une menace d’hémorragie s’en était suivie. On dut remettre un appareil, plus léger toutefois, et qui laissait aux mouvements plus de liberté… Mais cela prolongea l’attitude couchée que Burcart, redoutant la congestion, souhaitait raccourcir à tout prix.

Durant ces journées et ces nuits de presque constante immobilité, Madeleine ne prit guère de repos. Elle mincit, elle s’affina. Ce qu’elle appelait elle-même, naguère, sa « figure de chat » s’écarta peu à peu de la ressemblance aux traits des paysannes. Elle eut la volonté de plaire, car, elle le sentait bien, son action sur le malade en dépendait. Par cette volonté, pensait-elle sincèrement (sans y démêler cette complicité de la nature qui avive au temps de l’amour la parure ailée des papillons), elle se plia à plus de soins de son corps. Elle ne mit aucun fard, elle ne teignit point ses ongles en rouge ; Paul ne le souhaitait pas, bien trop dilettante en volupté pour banaliser par des artifices vulgaires un si rare type de femme. Mais il fit acheter un flacon d’eau de toilette, un autre d’essence ambrée : elle les trouva un jour sur sa table à coiffer et, pour ne pas l’irriter, en usa de façon tout juste perceptible… Elle composa selon ses goûts et ses avis les lourds anneaux de ses cheveux. Il voulut qu’elle portât à son poignet le bracelet de Stéphanie. Elle le porta. Ses mains, naturellement petites et bien taillées, connurent un entretien minutieux : n’avaient-elles pas la mission privilégiée d’apaiser les mains fiévreuses de son maître ? Elle constatait que ces complaisances n’étaient point inefficaces. Malgré sa nervosité, le maître savait lui marquer son contentement. Bien rarement, désormais, elle avait à subir les crises d’ironie qui lui faisaient monter aux yeux des pleurs de désolation. Elle sentait enfin (et c’était là sa récompense) qu’elle pouvait lui donner un peu de bonheur.

Mais, elle-même ? Était-elle heureuse ?

Non.

Les théologiens ne s’accordent pas sur le régime des âmes plongées dans les limbes, mais ce n’est assurément ni la félicité du ciel, ni la volupté terrestre. Madeleine vivait dans des limbes. Les sources du bonheur céleste ne se diffusaient plus dans sa vie. De la joie humaine, tout ce qui n’est point l’amour — vanité, argent, confort — la touchait aussi peu que le plus pauvre des pauvres de Dieu. Et de l’amour (qu’elle sentait monter à la fois vers elle et en elle) elle n’aurait pas pu tolérer l’approche si elle avait seulement pensé : « C’est l’amour ». Heureusement elle était sincère en ne le pensant pas : elle ne trichait pas avec son cœur. Son humilité infinie ne pouvait concevoir ni qu’elle aimât son maître, dans le sens humain, ni surtout qu’il l’aimât. Même le geste de la nuit douloureuse, elle n’y voyait qu’un acte de moquerie méprisante, et c’était un souvenir qu’elle chassait, de peur d’en pleurer.

Ainsi, exclue à la fois du ciel et de la terre, ses conditions de vie ressemblaient vraiment à ce qu’on peut imaginer de la vie des limbes chrétiens, assez semblables, d’ailleurs, à la vie des ombres antiques. Il y avait du rêve et de l’automatisme dans ces jours et ces nuits de garde… Comment était-elle là ? Pourquoi ? Où tendait cet étrange agencement de choses ? Quelle fin proche ou lointaine lui était réservée ? Quand elle somnolait un moment, terrassée de fatigue, puis se réveillait, la veille ne lui semblait guère moins irréelle que le songe.

Le départ d’Osterrek ouvrit une période meilleure pour la petite exilée. Non qu’Osterrek fût désobligeant avec elle, il avait trop de souci de préserver l’avenir, quel qu’il fût ; d’ailleurs Madeleine ne lui déplaisait point. « Si elle n’avait pas la manie de convertir Paul et de le sanctifier, pensait-il, mieux lui vaudrait cette maîtresse-là que tant d’autres… » Osterrek absent, la solitude absolue scella le couple du maître et de l’esclave. Osterrek ne s’était pas dissimulé qu’une telle solitude n’était pas sans danger. Mais sa tentative suprême valait d’en courir le risque. « Si cela doit se passer, pensait-il, ce n’est pas ma présence qui l’empêchera. Et, à tout prendre, j’aime mieux que cela se passe sans moi !… »