Seule avec Paul, n’ayant plus à faire qu’avec le chirurgien barbu et les gens de service, Madeleine respira mieux. Elle fut plus gaie, et il lui parut que le maître lui-même supportait mieux sa claustration et sa demi-immobilité. A la vérité, lui comme elle goûtèrent un plaisir singulier à leur isolement, délivrés de l’ironie d’Osterrek qui désolait Madeleine et corrompait le prince. D’autre part, le rétablissement s’accentua.
— C’est à n’y rien comprendre, confiait Burcart à Madeleine. Notre malade a tout ce qu’il faut pour « faire » de la congestion par decubitus : un poumon à cicatrices, des artères plus vieilles que lui de vingt ans, un cœur que les drogues ont démoli : et il tient ! On dirait qu’il est en train de guérir. Et cependant…
Il regardait attentivement la jeune fille en disant cela… Son apparence de bonhomie simple et bourgeoise ne donnait pas à penser qu’il pénétrât le mystère d’un organisme aussi rare, aussi dépendant de l’esprit que celui de son royal client. Sur un tel malade, nulle piqûre de strychnine ou de cacodylate n’agit à l’égal du désir, pour ramasser toutes les forces éparses et les grouper en un faisceau vers un suprême accomplissement.
Résurrection lente, par étapes, mais résurrection. Dans l’égoïsme même de sa joie, le prince Paul puisa les éléments d’un sentiment altruiste qu’il n’avait plus éprouvé depuis cette aurore amoureuse où l’homme (dût-il par la suite devenir un voluptueux sadique) aime avec plus d’ingénuité sincère que la plus pure jeune fille, car l’adolescent implore et la vierge se défend.
— J’aime ta présence, lui disait-il ; j’en ai besoin, et je n’ai besoin de rien de plus. La vie que j’ai menée depuis plus de vingt ans me répugne. Ne me quitte jamais !
Elle écoutait les yeux élargis, avec une expression à la fois incrédule et ravie qui parait tout son visage d’une sorte de beauté. « Non… ce n’est pas possible, pensait-elle. Mais comment l’empêcher de dire ces choses, puisque cela semble lui faire du bien de les dire ? »
Il lui disait encore :
— A seize ans, quand j’étais à Paris pensionnaire au lycée Condorcet, je me suis épris de la fille du général Delenca, notre attaché militaire, qui était mon correspondant. Elle avait quinze ans et elle m’aimait aussi. Nous passions librement, les jours de sortie, bien des heures ensemble. Jamais je n’ai osé l’embrasser. Mais un jour j’ai gardé pendant un long moment ses mains dans les miennes, comme j’ai les tiennes à présent. Et c’est resté le plus profond souvenir d’amour de toute ma vie, jusqu’à aujourd’hui.
Madeleine ne voulut pas comprendre ; elle retira doucement ses mains et elle osa dire :