— Pourtant… la comtesse Stéphanie ?

Et comme il ébauchant un geste d’indifférence, elle protesta :

— Ne dites pas que vous ne l’avez pas aimée ! Vous l’aimez encore. Croyez-vous que je ne m’en rende pas compte, chaque fois que nous en parlons ensemble ?…

Il éclata de rire, content d’entrevoir dans ce cœur ingénu une lueur furtive de jalousie féminine. Puis reprenant son sérieux et mesurant ses mots :

— Je ne puis faire aucun reproche à Stéphanie, qui peut, certes, m’en faire beaucoup. Mais je l’ai aimée comme toutes les autres femmes qui ont occupé des morceaux de ma vie, c’est-à-dire pour posséder leur volonté et la fondre dans la mienne.

— Pourtant, si elle revenait ?

Le choc de cette question inattendue, répercuté sur le visage du prince, n’échappa point à sa gardienne.

— Si elle revenait, je lui dirais qu’elle a laissé volontairement une place, qu’elle ne saurait la reprendre… Et puis, qu’importe ?… Rends-moi tes mains.


Entre eux, sans aucune privauté d’amour, s’immisçait peu à peu cette tendresse passablement physique que se permettent certains frères et sœurs, ou quelques mères avec leur fils. Alors, il advient parfois qu’un des participants n’y porte pas la même pureté que l’autre : mais il n’ose passer du souhait à l’acte, et la chasteté du couple demeure préservée. C’était le cas de Paul, contenu en outre par sa faiblesse. Quant à Madeleine, elle vouait éperdument à Paul cette affection fraternelle ou maternelle, plutôt maternelle, que toute femme déverse sur l’homme souffrant et attrayant qu’elle est seule à soigner… Comment leurs pressions de mains, l’enlacement de leurs doigts, même le frôlement de leurs joues eussent-ils alarmé cette enfant, qui n’en ressentait aucun trouble sensuel, mais seulement une joie comparable à ses dilections mystiques d’autrefois ! Froideur incroyable ? Non pas. L’amour physique persistait à signifier pour elle, ou la dégoûtante mémoire de la ferme Forchamps, ou le sursaut détestable de la nuit douloureuse. Si le prince avait trahi sa parole et recommencé l’attaque, il est probable qu’elle ne se fût pas défendue ; mais c’eût été le supplice consenti, l’immolation. Elle constatait avec joie que Paul n’y paraissait plus songer. Grâce à cet apaisement, elle dormait sans angoisse. Et, avant de fermer les yeux, lorsque chaque soir elle examinait sa conscience, elle pouvait dire à sa sainte patronne, qui ne lui répondait plus : « Je crois bien que je n’ai rien fait de mal… »