— Demain, s’il plaît à Votre…
— C’est cela. Demain, un peu tard. Vers six heures… Nous n’avons qu’à gagner, elle et moi, à nous revoir aux abat-jour. Maintenant, laisse-moi, vieux. J’ai envie de dormir une demi-heure… Tu es naturellement au Bellevue, avec la comtesse ? Bon. Mets-moi à ses pieds. Et respecte-la, traître !
Quand la porte se fut refermée, il sortit du lit, et en pyjama, comme il était, gagna la baie drapée d’un rideau qui séparait les deux chambres. Il marchait à très petits pas, tout de suite haletant. Il trouva Madeleine assise dans un fauteuil : elle pleurait sans bruit, les mains enveloppant sa figure. Les pleurs des femmes éprises de lui, non pas les pleurs de caprice, qui le divertissaient, mais les pleurs d’amour, avaient toujours suscité en lui un émoi profond, où quelque chose de tendre et d’un peu douloureux se mêlait à quelque chose de méchant et d’un peu voluptueux… Cette fois la tendresse passa la sensualité, peut-être par un rappel d’égoïsme, la peur soudaine ; « Si je la perdais !… » Il s’approcha, se pencha sur elle, décroisa ses mains humides et la força doucement à lever son front. Le voile d’infirmière glissa jusqu’au tapis. Paul baisa silencieusement le mol écheveau des cheveux blonds. L’odeur de leur sève, respirée à la racine, lui valut soudain un bref tressaillement de désir. Railleur de soi-même, il pensa : « Allons !… la maréchale pourrait encore espérer ! » Mais, comme si l’électricité sensuelle s’irradiait d’un corps à l’autre, Madeleine, inquiète, dégagea sa tête et son buste. Il vit les yeux gris bleu qui le regardaient en face, tout baignés de larmes. Elle parut vraiment ainsi une émouvante image de la Magdaléenne. Plus troublé qu’il ne voulait le paraître, il ne trouva que ces mots :
— Pourquoi pleures-tu ?
Et Madeleine répondit, ouvrant naïvement son cœur :
— Il va falloir que je parte. Alors j’ai beaucoup de chagrin.
En de certaines rencontres, plus les mots ont de simplicité, plus ils frappent fort et juste. C’est le coup droit de l’épée. Le prince Paul reçut le choc, et ce qui lui restait d’originelle bonté remonta de son cœur. Il prit l’enfant dans ses bras, avec la gaucherie d’un demi-impotent, et, sans nulle caresse, autant pour ne pas l’effaroucher que pour ne pas se faire mal à lui-même, il la berça contre lui :
— Veux-tu bien te taire ! Tu ne partiras pas, je te le jure ; j’ai bien trop besoin de toi !
Il respirait sur ses yeux, sur ses joues, l’évaporation salée de sa douleur. Il en but la moiteur sur ses lèvres jointes, sans qu’elle résistât, mais sans qu’elle frémît. Elle se pelotonnait contre lui, charmée par l’accent sincère des syllabes qu’il prononçait.