La chapelle où le jésuite français allait dire sa messe était spécialement affectée aux retraitantes dites « de passage », celles qui, comme Stéphanie, s’annonçaient simplement pour une ou deux semaines. Elle était de dimensions moyennes et d’aspect froid, avec son faux appareil de pierre sur les murailles et sur la voûte ; son chemin de croix, son chœur, son maître autel, du style le plus strictement moderne, et moderne de série. Pourtant un grand cadre à larges bords dorés, formant le fond du maître autel, enfermait un tableau assez bien traité dans le style de 1850 : il représentait une descente de croix… Stéphanie, pénétrant dans la chapelle avec Madeleine, constata qu’elle n’était peuplée que de chaises vides ; mais, au moment même où l’officiant sortait de la sacristie, précédé d’un minuscule enfant de chœur (le fils du jardinier, dit Madeleine), une dame âgée, appuyée de la main droite sur une béquille et donnant à une moniale son bras gauche qui ne lâchait point une autre béquille, vint s’asseoir au second rang. Stéphanie, comme le publicain, s’était instinctivement réfugiée vers les derniers rangs, et Madeleine l’y avait suivie.

Quelle sécheresse désespérée habitait son cœur, tandis qu’elle parcourait des yeux les pages de l’eucologe que sa petite compagne lui avais mis, ouvert où il convenait, entre les mains ! Le trouble sensuel de tout à l’heure s’était apaisé, ou plutôt arrêté net dès qu’elle avait perçu la présence de Madeleine, mais il la laissait brisée, inerte. Nul souhait de raviver le passé tumultueux : oh ! non !… Pas besoin de résister à une tentation ; elle s’en écartait ainsi que d’un incendie redoutable, et par surprise seulement, le feu tout à l’heure avait fait irruption sur elle.

« J’ai trop souffert, pensait-elle… Si c’était à recommencer, je partirais encore… Mais que suis-je venue faire ici ?… Cette chapelle est sinistre, ce prêtre est un passant comme moi ; je ne le reverrai jamais. On ne s’occupe pas de moi, ou du moins on s’en occupe comme d’une voyageuse dans une pension de famille, pour me coucher et me nourrir. Ce n’est pas cela que je suis venue chercher ! »

L’enfant de chœur porta le missel de la droite à la gauche de l’autel : Stéphanie et Madeleine se mirent debout. L’Évangile fini, elles s’assirent ; leurs yeux se rencontrèrent. Stéphanie se sentit rougir, comme si sa voisine avait lu dans ses pensées. « Elle a vraiment un regard extraordinaire, qui vous pénètre et qui vous émeut. Singulier petit être ! Allons ! tâchons de prier… »

Elle lut consciencieusement une page environ d’eucologe, puis releva les yeux sur Madeleine. La jeune fille avait déposé son livre sur le siège du prie-Dieu, et, assise, semblait avoir rivé son regard au grand tableau qui formait le fond de l’autel. Le Christ, descendu de la Croix, était étendu par terre, entre la Vierge et sainte Madeleine : les autres saintes femmes formaient en recul un groupe indistinct. Une sorte de linceul aux plis tourmentés couvrait la partie inférieure du corps jusqu’au creux du thorax : la poitrine, les bras, les épaules étaient nus. Couché sur le dos, le buste légèrement dressé et incliné vers le spectateur, le divin supplicié avait les bras allongés le long du corps ; sa tête pendait douloureusement sur son épaule gauche. La couronne d’épines, détachée de ses cheveux, gisait à terre : du sang et de la boue souillaient sa barbe, qui, comme les cheveux, était d’un brun roux. Le sang coagulé noircissait les lèvres de la blessure ouverte par la lance du soldat romain ; les paupières couvraient les yeux, mais on eût dit qu’un regard de désolation coulait entre les cils qui ne se rejoignaient pas exactement. Ce n’était certes pas un chef-d’œuvre ; mais c’était un honorable travail dans le style de Fromentin, et, si la douleur des saintes femmes était passablement froide et poncive, le buste transverbéré avait de la réalité douloureuse. Et le pinceau de l’artiste, en fixant sur la toile ces membres roides et cette face glacée, cette peau vide de sang, cette blessure qui semblait vivre seule encore dans le cadavre, ce regard invisible mais sensible entre les paupières défaillantes, avait ressenti et rendu toute l’inspiration dont il était capable.

L’attention de Stéphanie s’attachait moins au tableau qu’à Madeleine regardant le tableau. La jeune fille avait les mains non pas jointes, mais allongées l’une contre l’autre entre ses genoux serrés. Son buste se penchait en avant, et sa tête aussi s’avançait un peu de biais, comme il arrive quand on prête l’oreille. L’immobilité était absolue, impressionnante. Stéphanie remarqua que les yeux, fixés sur un point du tableau, ne remuaient pas les prunelles et que les cils ne clignaient pas. Elle eut un sentiment d’angoisse, presque de peur, et murmura assez haut pour être entendue de sa voisine : « Madeleine ! » L’enfant, évidemment absente d’esprit, n’entendit pas. Alors Stéphanie étendit la main et frôla le haut du bras qui était à sa portée. Madeleine ne remua pas : elle n’avait pas senti l’attouchement. « Mais c’est de l’hypnotisme… de la catalepsie !… » pensa Stéphanie… Le gamin en soutanelle rouge, en cet instant, fit tinter la clochette pour annoncer le Sanctus… Madeleine rompit aussitôt et très naturellement sa pose extatique, reprit son eucologe sur le prie-Dieu et s’agenouilla. Stéphanie, tracassée d’une singulière impatience, s’agenouilla sur le prie-Dieu voisin. Elle regarda à son tour l’entaille du flanc divin, et l’image lui parut émouvante… « Comme ces troubles mystiques sont contagieux, pensa-t-elle, car elle gardait un sens critique en éveil, avec une nuance de méfiance hostile… Moi qui n’ai rien de mystique, je suis remuée par ce que je viens de voir, et cette médiocre peinture est tout près de m’attendrir. » Elle observa de nouveau Madeleine ; celle-ci lisait son office attentivement, mais comme n’importe quel fidèle attentif. Quand les trois coups du Sanctus résonnèrent, elle inclina son visage dans l’eucologe entre-bâillé.

La messe terminée, toutes les deux ensemble remontèrent dans la chambre de Stéphanie.

— La Sœur Incarnation, qui est directrice des retraites, dit Madeleine, désirerait causer avec vous avant Complies, c’est-à-dire vers quatre heures. Est-ce que cela vous convient ?

— Bien sûr. Je suis à sa disposition.

— Je vous conduirai chez elle. Notre Mère Supérieure ne sera pas visible aujourd’hui, mais demain. Elle est elle-même en retraite spéciale de trois jours pour sa fête patronale. Notre Père Spirituel vous recevra après-demain dans la matinée.