« A la bonne heure, pensa Stéphanie, on commence à s’apercevoir de ma présence. » Et tout haut :

— Le Père me recevra en confession ?

— Je ne crois pas… Il vous recevra chez lui et vous donnera des directions.

— Et d’ici là, qu’aurai-je à faire ?

— Mais… Ce qu’il vous plaira… Vous lirez… vous prierez… Vous vous promènerez dans la partie du parc réservée aux dames « de passage ». Et, si je ne vous importune pas, je suis là pour causer avec vous, pour vous renseigner, sauf aux heures d’office, où je rejoins nos sœurs.

— Je ne puis pas vous accompagner aux offices ?

— C’est notre Père Spirituel, après avoir causé avec vous, qui en décidera.

A partir de ce moment, Stéphanie s’engagea dans un chemin d’heures — une cinquantaine d’heures environ — qui lui parut interminablement long et parcouru avec une insupportable lenteur. Or, plus tard, lorsque furent accomplis les événements que ces heures préparaient, elle dut reconnaître que nulles autres de sa vie n’avaient été plus chargées d’influence, plus concentrées vers la gestation de l’avenir, plus décisives. C’est que le procédé de la nature, pour transformer le corps ou l’esprit, n’a rien de soudain ni de romanesque : elle ne « fait pas de bonds », comme a dit Leibniz. Newton découvre la loi de la gravitation en un moment où sa pensée est comme en veilleuse, où ses yeux suivent, sans l’observer, la cadence d’un objet suspendu. Nos grandes crises physiologiques se nouent et se dénouent dans l’organisme interne à notre insu ; notre vie ou notre sort sont ainsi décidés parfois, tandis que nous bâillons d’indifférence et d’ennui… Pendant ces cinquante heures, Stéphanie contraignit bien des bâillements, et en laissa d’autres exhaler entre ses lèvres contractées la lassitude, l’anxiété : elle attendait quelque chose qui ne venait point ; elle se demandait si ce quelque chose viendrait jamais, et, circonstance péjorative, elle ne savait pas elle-même très bien ce qu’elle attendait… Alors tout, autour d’elle, lui semblait, sinon vide, au moins impondérable, ignorant que ce vide, cet impondérable deviendraient un foyer éclatant à mesure qu’ils reculeraient dans le passé… Si un être vivant pouvait traverser l’étoile Bételgeuse, il ne s’en apercevrait même pas, car elle n’est qu’une énorme bulle de gaz, et, vue de notre terre, nul joyau plus éclatant ne brille sur le baudrier d’Orion.

A peine, dans ce voyage morose, quelques étapes s’inscriront alors dans sa mémoire.

Il y eut la seconde conversation avec Sœur Incarnation. Dans le parloir, comme la première. Même affabilité que la veille. Juste les questions nécessaires pour connaître les projets de la retraitante, diriger sa vie pratique, lui tracer un programme de lectures et d’exercices. Tout cela, proféré avec mesure et onction, trahissait la réserve, la consigne. En regagnant sa chambre, Stéphanie pensait :