« On prend des précautions à mon endroit. Pour la Sœur Incarnation, je ne suis pas une âme à consoler, comme pour cette charmante Madeleine. Je suis la comtesse d’Armatt, avec son titre, son rang, sa légende… Peut-être, parmi les dirigeants de la Quarantaine, aimerait-on mieux que je n’eusse pas frappé à la porte ; mais enfin, puisque j’y ai frappé, on ne pouvait guère me refuser l’entrée… Alors, il s’agit de ne pas avancer trop vite, de rester avec moi dans les pieuses palabres à l’usage de tout le monde, et de me laisser en observation jusqu’à ce que le Père Spirituel, qui me semble ici dictateur, décide de mon sort… »
Il y eut l’autre conversation prévue avec la Mère Supérieure. « Aimable, intelligente, un peu commune, jugea la comtesse au retour dans sa chambre. Mais sous ses façons avenantes, voire prévenantes, j’ai perçu la même réserve que m’a opposée Sœur Incarnation : peut-être même plus de réserve, parce que la Supérieure a plus de responsabilité… On a reculé mon entrevue avec le Père Spirituel pour avoir le temps de se renseigner et aussi de m’étudier. Madeleine est sans doute chargée de cette étude et du rapport… C’est certain ; je ne peux pas le lui reprocher. Et pourtant cela cadre si mal avec son allure… »
Car, dans ses heures brumeuses, persistait une clarté : Madeleine… Elle n’était pas toujours là : les offices la requéraient plusieurs fois dans la journée. Mais elle donnait à la retraitante tout ce qu’elle avait de temps libre, ni guindée comme un Mentor, ni obséquieuse comme une dame de compagnie. Le naturel, avec une gaîté non feinte, cela semblait être la caractéristique de cette enfant. « Elle a de la cordialité et de l’aplomb, pensait Stéphanie, la douceur du ton et la fermeté des propos, et une étonnante indifférence pour le jugement qu’on portera sur ce qu’elle dit. Elle a l’air d’obéir à une force intérieure… Quelle sûreté ! Quel équilibre ! L’heureuse jeune fille !… »
Avec Madeleine, Stéphanie connut les aîtres du couvent, sauf pour la partie cloîtrée. Elle visita l’hôpital, les divers quartiers de retraitantes, le parc. Madeleine lui conta que, lors de son entrée à la Quarantaine, à seize ans, elle avait d’abord été aide-converse, puis infirmière. Depuis un an seulement on l’affectait au service des retraitantes. Stéphanie lui demanda :
— Pourquoi n’avez-vous pas fait encore votre profession ?
Sans le moindre embarras, la jeune fille répondit :
— Ma sainte Patronne saura bien me dire le jour où il le faudra.
Et Stéphanie n’osa pas insister.
Le quartier des retraitantes lui parut ressembler à certains béguinages visités autrefois ; il ne la séduisait guère. « J’aimerais mieux le cloître », pensa-t-elle. Presque toutes les dames rencontrées étaient âgées ; plusieurs, infirmes. Mais le parc était somptueux. Elles n’y virent personne.
— Les dames n’y viennent presque jamais, disait Madeleine… Les cours de leurs quartiers leur suffisent comme promenade. Et, d’ailleurs, elles ne sont pas cloîtrées.